L’étude et diète de Gargantua selon la discipline de ses précepteurs Sorbonagres – Gargantua – Chapitre XX – François Rabelais.
Les premiers jours ainsi passés, & les cloches remises en leur lieu, les citoyens de Paris par reconnaissance de cette honnêteté se offrirent d’entretenir & nourrir sa jument tant qu’i lui plairait. Ce que Gargantua prit bien à gré. Et l’envoyèrent vivre en la forêt de Bière.
Ce fait, voulut de tout son sens étudier à la discrétion de Ponocrates. Mais icelui pour le commencement ordonna, qu’il ferait à sa manière accoutumée, afin d’entendre par quel moyen en si long temps ses antiques précepteurs l’avaient rendu tant fat, niais & ignorant.
Il dispensait doncques son temps en telle faczon, que ordinairemen il s’éveillait entre huit et neuf heures, fût jour ou non [ En fait on se levait très tôt dans les écoles de Sorbonne ]. Ainsi l’avaient ordonné ses régents théologiques, alléguant ce que dit David : Vanum est vobis ante lucem surgere [Ceux que Dieu ne protège pas se lèvent en vain de bonne heure pour travailler] . Puis se gambayait, penadait & paillardait parmi le lit quelque temps, pour mieux ébaudir ses esprits animaux, & se habillait selon la saison, mais volontiers portait-il une grande et longue robe de grosse frise fourrée de renards [La grosse frise est une étoffe de laine grossière dont se contentaient les frileux docteurs de Sorbonne]. Après se peignait du peigne de Almain [ Docteur scolastique qui apparaît ici pour l'équivoque avec main], c’était des quatre doigts & le poulce. Car ses précepteurs disaient que soi autrement peigner, laver, & nettoyer était perdre temps en ce monde. Puis fiantait, pissait, rendait sa gorge, rotait, éternuait, & se morvait en archidiacre, & déjeunait pour abattre la rousée et mauvais air : belles tripes frites, belles carbonnades, beaux jambons, belles cabirotades, et force soupes de prime [Soupe qui se mangeait dans les couvents après les prières du matin]. Ponocrates lui remonstrait que tant soudain ne devait repaître au partir du lit, sans avoir premièrement fait quelque exercice, Gargantua répondit : Quoi ? N’ai-je fait suffisant exercice ? Je me suis vautré six ou sept tours parmi le lit, davant que me lever. Ne est-ce assez ? Le pape Alexandre ainsi faisait par le conseil de son bon medicin juif : et vécut jusques à la mort en dépit des envieux. Mes premiers maîtres me y ont accoutumé, disant que le déjeuner faisait bonne mémoire, pourtant [par conséquent] y beuvaient les premiers. Je m’en trouve fort bien, et n’en dîne que mieux. Et me disait maistre Tubal (qui fut premier de sa licence à Paris ) que ce n’est tout l’avantage de courir bien tôt, mais bien de partir de bonne heure ; aussi n’est-ce la santé totale de nostre humanité, boire à tas, à tas, à tas comme canes, mais oui bien de boire matin. Unde versus :
Lever matin n’est point bon heur
Boire matin est le meilleur.
Après avoir bien à point déjeuné, allait à l’église, et lui portait on dedans un grand penier un gros bréviaire empantophlé [empantouflé], pesant tant en gresse [crasse graisseuse] que en fremoirs [fermoirs] et parchemin poy plus poy moins onze quintaux. Là oyait vingt et six ou trente messes. Et cependant venait son diseur d’heures [aumônier] en place, empaletocqué [enveloppé] comme une duppe, et très bien antidotée son haleine à force sirop vignolat [sirop de vigne]. Avecques icelui marmonnait toutes ces kyrielles, et tant curieusement les épluchait, qu’il n’en tombait un seul grain en terre. Au partir de l’église, on lui amenait sur une traîne à boeufs un faratz [tas] de patenôtres de saint Claude [réputés pour la lourdeur de leurs ornements], aussi grosses chacune qu’est la moulle d’un bonnet [la tête]. Et se pourmenant par les cloîtres, galeries, ou le jardin, en disant plus que seize hermites [dimension religieuse du programme des vieux tousseux].
Puis étudiait quelque méchante demie heure, les yeux assis dessus son livre, mais (comme dit le Comique [Terence]) son âme était en la cuisine. Pissant doncq plein official [vase de nuit], se asseyait à table. Et parce qu’il était naturellement phlegmaticque, commençait son repas par quelques douzaines de jambons, de langues de boeuf fumées, de boutargues [oeufs de poisson], d’andouilles, & tels autres avant coureurs de vin. Cependant quatre de ses gens lui jettaient en la bouche l’un après l’autre, continuement moutarde à pleine palerées. Puis beuvait un horrificque trait de vin blanc, pour lui soulager les rognons. Après mangeait selon la saison viandes à son appétit, et lors cessait de manger quand le ventre lui tirait. A boire n’avait point fin, ni canon [règles]. Car il disait que les metes et bornes [les metes sont les bornes] de boire étaient quand, la personne beuvant, le liège de ses pantophles enflait en hault d’un demi-pied. Puis tout lourdement grignotant d’un transon de grâces, se lavait les mains de vin frais, s’écurait les dents avec un pied de porc, et devisait joyeusement avec ses gens. Puis, le vert étendu, l’on déployait force charte, force dés, et refort de tabliers [planchette de bois qui recouvre une table de jeux et qui se déplie].
Là jouait au flux [suite de cartes de la même couleur], A la prime, A la vole [coup du jeu de carte où un joueur fait seul toutes les levées], A la pille, A la triumphe [jeu de cartes analogue à l'écarté; la triomphe, c'est la carte gagnante, l'atout], à la Picardie, au cent, à l’espinay, à trente & un, à pair & sequence, à trois cents, au malheureux, à la condemnade [jeu de cartes d'origine italienne], à la carte virade [ou carte retournée, jeu du Languedoc], au maucontent [jeu analogue au malheureux], au cocu [comprendre le coucou, jeu de cartes], à qui a si parle, à pille, nade, jocque, fore [les 4 mots précédents correspondent à un jeu méridional], à mariage, au gay, à l’opinion, à qui fait l’un fait l’autre, à la sequence, aux luettes [jeu qui se joue encore en Vendée avec des tarots espagnols], au tarau, à coquinbert qui gagne perd [jeu de cartes comportant une dupe, qui croit gagner quand il perd], au béliné [au trompé], au torment, à la ronfle [jeu de relance], au glic [jeu cité par Villon], aux honneurs [rois, dames, valets, les peintures], à la mourre [jeu où l'un des joueurs lève les mains en ouvrant un certain nombre de doigts, et l'autre devine le nombre de doigts levés, pair ou impair] [tous les jeux énumérés après la mourre sont des jeux de table, avec echiqier], aux échetz, au renard, Aux marelles, Aux vaches, A la blanche, A la chance, A trois dés, Au tales, à la nicnocque, Au lourche, à la renette [jeu de dames], au birignin, au trictrac, à toutes tables, Au[x] tables rabattues, Au reniguebieu, Au forcé, aux dames, A la babou, à primus secundus [jeu d'écolier], au pied du couteau, Aux clefs, au franc du carreau, A pair ou sou, à croix ou pile, aux pingres [osselets], à la bille, au savetier, au hibou, Au dorelot du lièvre, à la tirelitantaine, à cochonnet va devant, au pies, à la corne, au boeuf violé [boeuf que l'on promenait les jeudis gras par les rues au son de la viole], à la cheveche, au propos, à je te pince sans rire, à picoter, à déferrer l’âne, à la iautru, au bourry bourry zou, à je m’assis, à la barbe d’oribus [jeu d'écolier où l'on barbouille le menton d'une victime], à la bousquine, à tire la broche, à la boutte foire, à compère prêtez-moi votre sac, à la couille de bélier, à boutte hors, à figues de Marseille, à la mousque, à l’archer tru, à la ramasse [branche sur la neige qui servait de luge], au croc madame, à vendre l’avoine, à souffler le charbon, aux responsailles, au juge vif, juge mort, à tirer les fers du four, au faux vilain, aux cailleteaux, au bossu aulican, à saint trouvé, à pince morille, au poirier, à pimponnet, Au triori [fameuse danse bretonne], Au cercle, A la truye, à ventre contre ventre, aux combes, à la vergette, au pallet, au j’en suis, à foucquet [jeu qui consiste à éteindre avec son nez un flambeau allumé], Aux quilles, au rampeau, à la boule plate, au pallet, à la courte boule, à la griesche [ jeu de dés], à la recoquillette, Au cassepot [jeu du pot cassé], A montalent, à la pyrouette, aux jonchées, au court bâton, au pyrevollet, à cline musette [jeu de cache-cache], au picquet, à la blancque, au furon, à la seguette, au chastelet, à la rangée [les trois précédents sont des jeux de bille, encore d'actualité], à la foussete, au romflart, à la trompe, au moine [les deux précédents sont des toupies qu'on fait tourner avec des fouets], au tenebry, à l’esbahy, à la soulle [ancêtre du rugby], à la navette, à fessart, au ballay, à saint-Cosme je te viens adorer, au chêne fourchu, au chevau fondu, à la queue au loup [queue leu leu], à pet en gueule, à Guillemin baille my ma lance, à la brandelle, au trezeau, au bouleau, à la mouche, à la migne migne boeuf, au propos, à neuf mains, au chapifou [colin-maillard], au ponts cheus, à colin bridé, à la grolle [jeu du corbeau], au cocquantin [jeu de volant] , à Collin maillard, à myrelimoufle, à mouschart, au crapaud, à la crosse [sorte de hockey sur gazon], au piston, au billeboucquet, aux roynes, aux métiers, à tête à tête bechevel, à laver la coiffe ma dame, au belusteau, à semer l’avoine, à briffault, au molinet, à defendo, à la virevouste, à la baculle, au laboureur, à la cheveche, aux escoublettes enragées, à la beste morte, à monte monte l’échelette, au pourceau mory, à cul sallé, au pigeonnet, au tiers, à la bourrée, au saut du buisson, à croiser, à la cutte cache, à la maille bourse en cul, au nic de la bondrée, au passavant, à la figue, au pétarrades, à pillemoutarde, à cambos, à la rechute, au picandeau, à croqueteste [sautesaute-mouton], à la grolle, à la grue, à taillecoup, aux nazardes, aux alouettes, aux chinquenaudes *
*Exemple parfait de texte cornucopique, procédant par accumulations infinies. Rabelais commence par les jeux de cartes (depuis «au flux» jusqu’à «la mourre», puis passe aux jeux de table (depuis «eschetz» jusqu’à «primus secundus»), aux jeux d’adresse (de «primus secundus» à «per ou non», et aux jeux divers, généralement groupés par familles (amusettes, attrape, billes, etc).
Après avoir bien joué & beluté [passer au tamis] temps, convenait boire quelque peu, c’était onze peguadz [mesure du Midi, de la valeur d'environ 4 litres ou 8 setiers] pour homme, et soudain après banqueter, c’était sus un beau banc, ou en beau plein lit s’étendre et s’endormir deux ou trois heures sans mal penser, ni mal dire.
Lui éveillé, secouait un peu les oreilles. Cependant était apporté vin frais ; là beuvait mieux que jamais. Ponocrates lui remonstrait que c’était mauvaise diète ainsi boire après dormir. C’est (répondit Gargantua) la vraie vie des pères. Car de ma nature je dors sallé, et le dormir m’a valu autant de jambon.
Puis commençait étudier quelque peu, & patenôtres en avant, pour lesquelles mieux en forme expédier, montait sus une vieille mule laquelle avat servi neuf rois. Ainsi marmonnant de la bouche & dodelinant de la tête, allait voir prendre quelque connil aux filets.
Au retour, se transportait en la cuisine pour savoir quel roust était en broche. Et soupait très bien par ma conscience, et volontiers conviait quelques beveurs de ses voisins, avec lesquels beuvant d’autant comptaient des vieux jusques es nouveaux. Entre autres avait pour domestiques les seigneurs du Fou, de Gourville, de Grignault et de Marigny.
Après souper, venaient en place les beaux évangiles de bois, c’est-à-dire force tabliers, ou le beau flux, un, deux, trois, ou à toutes restes pour abréger. Ou bien allaient voir les garces d’entour, & petits banquets parmi, collations & arrière-collations. Puis dormait sans débrider, jusques au lendemain huit heures.