Archives pour la catégorie Littérature

La joute. – À Orso, comte de l’Anguillara – (Canzoniere XCVIII) – Pétrarque (1304-1374)

Canzoniere XCVIII

La joute. – À Orso, comte d’Anguillara.

     Orso, on peut bien opposer à votre destrier un frein qui arrête sa course et le fasse reculer : mais le coeur, qui lui imposera des liens dont il ne sache pas s’affranchir, s’il a soif d’honneur et s’il abhorre ce qui en est ennemi ?

     Ne soupirez pas : on ne peut lui ravir le prix qui lui est dû, quoiqu’on vous ferme le chemin ; car, la publique renommée en fait foi, il est déjà parvenu à un rang où nul autre ne le devance.

     Il suffit qu’au jour marqué il se retrouve au milieu de la lice, sous ces armes que lui donnent, en cette occasion, Amour et la vertu et le sang qui l’anime ;

     Criant alors : un noble désir m’enflamme, ainsi que mon seigneur qui ne peut me suivre, et qui languit et se tourmente de ne pas être ici.

 

Pétrarque, Canzoniere XCVIII, Rerum vulgarum fragmenta

Il a perdu sans retour sa liberté (Canzoniere XCVI) – Pétrarque (1304-1374)

Canzoniere XCVI

Il a perdu sans retour sa liberté

 

     Je suis épuisé par l’attente et par cette longue guerre de soupirs, que j’ai pris en haine l’espoir et les désirs, et tous les lacs où mon coeur est enserré.

     Mais le beau visage gracieux dont je porte l’image dans mon sein, et que je vois partout où je regarde, tyrannise ma volonté : ainsi contre mon gré je suis repris à mon premier et funeste martyre.

     Ce fut alors que j’errai, quand la route ancienne de liberté me fut dérobée et fermée ; car on fait mal de suivre ce qui agrée aux yeux;

     Alors courut à sa perte librement et sans entraves l’âme qui est à présent contrainte de suivre la trace d’autrui : elle a péché seulement une fois.

 

Pétrarque, Canzoniere XCVI, Rerum vulgarum fragmenta, Traduction du comte Ferdinand L. de Gramont, 1842

Les yeux de sa dame ne sont pas attendris par l’amour qu’ils lisent en son coeur (Canzoniere XCV) – Pétrarque (1304-1374)

Canzoniere XCV

Les yeux de sa dame ne sont pas attendris par l’amour qu’ils lisent en son coeur.

     Si je pouvais aussi bien enfermer mes pensers (pensées) en des vers comme je les enferme en mon coeur, jamais il ne fut au monde d’âme si cruelle qui n’en fût émue de pitié.

     Mais vous, yeux bienheureux dont j’ai souffert ce coup, contre lequel ne servit ni heaume ni bouclier, vous me voyez sans déguisement et au dehors et au dedans, bien que ma souffrance ne se traduise pas en plaintes.

     Puisque votre regard resplendit en moi, comme un rayon de soleil brille à travers le verre, le désir suffit donc, sans que j’en parle.

     Hélas ni Marie ni Pierre n’ont eu à souffrir de la foi qui n’est funeste qu’à moi seul : et je sais bien que nul autre que vous ne m’entend.

 

Pétrarque, Canzonere XCV, Rerum vulgarum fragmenta

 

Il raconte les menaces d’Amour (Canzoniere XCIII) – Plutarque (1304-1374)

Canzoniere XCIII

Il raconte les menaces d’Amour.

     Bien des fois Amour m’avait dit déjà : Écris, écris en lettres d’or ce que tu as vu ; comment je décolore ceux qui me suivent, et les fais passer en un moment de la mort à la vie.

     Il fut un temps où tu le sentis en toi-même, comme il arrive communément au coeur amoureux ; puis un autre travail te délivra de mes mains ; mais je t’ai rejoint enfin tandis que tu fuyais.

     Et si les beaux yeux d’où je me suis montré à toi, et où était ma douce retraite, quand je brisai ton coeur qu’une telle dureté protégeait,

     Me rendent l’arc auquel rien ne résiste, peut-être n’auras-tu pas le visage toujours sec ; car je me nourris de larmes, et tu le sais.

 

Plutarque, Canzoniere XCIII, Rerum vulgarum fragmenta.

 

Sur la mort de Cino de Pistoie – Pétrarque (1304-1374)

Canzoniere XCII

Sur la mort de Cino de Pistoie.

 

   Pleurez, dames, et qu’ Amour pleure avec vous ; pleurez, amants par tout pays, maintenant que la mort a ravi celui qui, pendant son séjour en ce monde, s’appliqua tout entier à vous mettre en honneur.

     Pour moi je supplie mon acerbe douleur de ne pas retenir les larmes que je verse sur lui, et de m’être aussi prodigue de soupirs qu’il est nécessaire pour soulager mon coeur.

     Pleurent encore les rimes, pleurent les vers ; car notre amoureux Messer Cino tout récemment est parti d’avec nous.

     Pleurent Pistoie et les citoyens pervers qui ont perdu un si doux voisin, et que se réjouisse le ciel où il est allé.

 

 Pétrarque, Canzoniere XCII, Rerum vulgarum fragmenta.

 

 

Guittone Sinibaldi ou Sinibuldi, connu sous le nom de Cino da Pistoia ou Cynus de Pistoie, (né en 1270 à Pistoia – mort en 1336) était un jurisconsulte et poète italien de la fin du XIIIe et du début du XIVe siècle.

Juriste renommé pour son Lectura in codicem, Commentaire sur le code et auteur d’une importante œuvre poétique : Canzonere Ciniano, d’inspiration amoureuse, il fut l’un des premiers poètes du nouveau style italien, le Dolce Stil Novo. On considère habituellement qu’il a exercé une très grande influence sur Pétrarque


À son frère Gérard qui depuis se fit moine (Canzoniere XCI) – Pétrarque (1304-1374)

À mon frère Gérard qui depuis se fit moine.

 

 La belle dame que tu aimas tant, a quitté subitement notre séjour, et, comme je dois l’espérer, elle est montée au ciel ; car sa vie ne fut que grâce et douceur.

     C’est le moment de recouvrer les deux clefs de ton coeur qu’elle a possédées pendant qu’elle a vécu, et de la suivre par un chemin direct et sans obstacles : qu’il n’y ait plus désormais de terreste fardeau qui retarde ta marche.

     Puisque te voilà débarrassé du plus grand poids, tu peux ici-bas porter les autres agilement, en montant comme un pèlerin que rien ne change.

     Tu vois clairement aujourd’hui comme toute créature court à la mort, et combien l’âme a besoin de marcher légère vers le dangereux passage.

 

Pétrarque, Canzoniere, XCI, Rerum vulgarum fragmenta

A suivre ! une jeune romancière de 16 ans, Carmen Bramly

Carmen Bramly, romancière et lycéenne

À 16 ans, la jeune fille précoce prépare son troisième livre, au rythme déclaré d’« un bouquin par an » .

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SERGE BRAMLY / EDITIONS J.C. LATTES

 Son âge l’avait exposée médiatiquement lors de la rentrée littéraire 2010. À 15 ans, elle en était alors la benjamine, avec son Pastel fauve , roman édité par Jean-Claude Lattès, mettant en scène un amour d’adolescents.

Six mille exemplaires vendus plus tard, elle publiait à nouveau, toujours chez le même éditeur, Superfragilibus,  campant des personnages légèrement plus âgés, évoluant notamment dans des squats londoniens, mais toujours en proie à de grands tourments…

Carmen Bramly, actuellement en classe de terminale littéraire à Paris, travaille à son troisième roman. À l’entendre, la boulimie d’écriture la poursuit depuis son enfance, quand ses parents, Serge et Marine Bramly, écrivains tous les deux (son père a reçu le prix Interallié 2008 pour Le Premier Principe, le second principe,  également chez Lattès), lui donnaient une feuille et un crayon pour l’occuper au restaurant.

Après des poèmes et des nouvelles, l’adolescente s’attaque, non sans talent et avec déjà une certaine maîtrise du verbe, à un exercice de plus longue haleine.

ELLE RECONNAÎT « AVOIR TOUT DÉCOUVERT TROP TÔT »

Bonne élève, Carmen Bramly envisage après le bac de passer par Sciences-Po ou la Sorbonne. Elle avoue toutefois qu’elle ne se voit pas exercer un autre métier qu’écrivain, à moins de s’essayer au cinéma.

Elle se fixe dès maintenant l’objectif de « faire un bouquin par an » , avec l’espoir avoué d’atteindre un jour une certaine célébrité. Longtemps fille unique dans un climat intellectuel et libertaire, elle reconnaît, derrière son visage juvénile, « avoir tout découvert trop tôt »,  et c’est à l’écoute de Pete Doherty, Amy Winehouse, à la lecture de Huysmans, Orwell et Kerouac que, fascinée par les univers décadents, elle se remplit d’énergie.

UNE IMPATIENCE À DEVENIR ADULTE

Chaque soir, en musique, elle tapote au moins quelques lignes sur son ordinateur, l’histoire pouvant évoluer au gré de son humeur du jour.« L’envie d’écrire vient surtout de l’envie de vivre des choses, car on est un peu limité à 16 ans »,  explique-t-elle.

Elle qui exprime dans ses livres une impatience à devenir adulte, mais à la franchise touchante, s’est en tout cas fixé un point d’honneur à rester, dans la vie, une jeune comme les autres, et affiche une joyeuse spontanéité

« Au lycée, ils ont fait le choix de ne pas en parler, et c’est très bien », assure-t-elle. Carmen dit aussi à peine lire les critiques : « Soit c’est grisant, soit c’est démoralisant. Mais dans tous les cas ce n’est pas bon. Quand on est très jeune, on ne sait déjà pas qui on est. Alors si on te dit “t’es génial” et après “t’es nul”, ça n’aide pas. »  Quand elle est invitée à un salon littéraire, elle le prend comme « une expérience professionnelle ».

ÉLISE DESCAMPS, (à Strasbourg)

5/1/12 – 16 H 13 MIS À JO

L’étude et diète de Gargantua selon la discipline de ses précepteurs Sorbonagres

L’étude et diète de Gargantua selon la discipline de ses précepteurs Sorbonagres – Gargantua – Chapitre XX – François Rabelais.

Les premiers jours ainsi passés, & les cloches remises en leur lieu, les citoyens de Paris par reconnaissance de cette honnêteté se offrirent d’entretenir & nourrir sa jument tant qu’i lui plairait. Ce que Gargantua prit bien à gré. Et l’envoyèrent vivre en la forêt de Bière.

     Ce fait, voulut de tout son sens étudier à la discrétion de Ponocrates. Mais icelui pour le commencement ordonna, qu’il ferait à sa manière accoutumée, afin d’entendre par quel moyen en si long temps ses antiques précepteurs l’avaient rendu tant fat, niais & ignorant.

     Il dispensait doncques son temps en telle faczon, que ordinairemen il s’éveillait entre huit et neuf heures, fût jour ou non [ En fait on se levait très tôt dans les écoles de Sorbonne ]. Ainsi l’avaient ordonné ses régents théologiques, alléguant ce que dit David : Vanum est vobis ante lucem surgere [Ceux que Dieu ne protège pas se lèvent en vain de bonne heure pour travailler] . Puis se gambayait, penadait & paillardait parmi le lit quelque temps, pour mieux ébaudir ses esprits animaux, & se habillait selon la saison, mais volontiers portait-il une grande et longue robe de grosse frise fourrée de renards [La grosse frise est une étoffe de laine grossière dont se contentaient les frileux docteurs de Sorbonne]. Après se peignait du peigne de Almain [ Docteur scolastique qui apparaît ici pour l'équivoque avec main], c’était des quatre doigts & le poulce. Car ses précepteurs disaient que soi autrement peigner, laver, & nettoyer était perdre temps en ce monde. Puis fiantait, pissait, rendait sa gorge, rotait, éternuait, & se morvait en archidiacre,  & déjeunait pour abattre la rousée et mauvais air : belles tripes frites, belles carbonnades, beaux jambons, belles cabirotades, et force soupes de prime [Soupe qui se mangeait dans les couvents après les prières du matin]. Ponocrates lui remonstrait que tant soudain ne devait repaître au partir du lit, sans avoir premièrement fait quelque exercice, Gargantua répondit : Quoi ? N’ai-je fait suffisant exercice ? Je me suis vautré six ou sept tours parmi le lit, davant que me lever. Ne est-ce assez ? Le pape Alexandre ainsi faisait par le conseil de son bon medicin juif : et vécut jusques à la mort en dépit des envieux. Mes premiers maîtres me y ont accoutumé, disant que le déjeuner faisait bonne mémoire, pourtant [par conséquent] y beuvaient les premiers. Je m’en trouve fort bien, et n’en dîne que mieux. Et me disait maistre Tubal (qui fut premier de sa licence à Paris ) que ce n’est tout l’avantage de courir bien tôt, mais bien de partir de bonne heure ; aussi n’est-ce la santé totale de nostre humanité, boire à tas, à tas, à tas comme canes, mais oui bien de boire matin. Unde versus :

Lever matin n’est point bon heur

Boire matin est le meilleur.

Après avoir bien à point déjeuné, allait à l’église, et lui portait on dedans un grand penier un gros bréviaire empantophlé [empantouflé], pesant tant en gresse [crasse graisseuse] que en fremoirs [fermoirs] et parchemin poy plus poy moins onze quintaux. Là oyait vingt et six ou trente messes. Et cependant venait son diseur d’heures [aumônier] en place, empaletocqué [enveloppé] comme une duppe, et très bien antidotée son haleine à force sirop vignolat [sirop de vigne]. Avecques  icelui marmonnait toutes ces kyrielles, et tant curieusement les épluchait, qu’il n’en tombait un seul grain en terre. Au partir de l’église, on lui amenait sur une traîne à boeufs un faratz [tas] de patenôtres de saint Claude [réputés pour la lourdeur de leurs ornements], aussi grosses chacune qu’est la moulle d’un bonnet [la tête]. Et se pourmenant par les cloîtres, galeries, ou le jardin, en disant plus que seize hermites [dimension religieuse du programme des vieux tousseux].

     Puis étudiait quelque méchante demie heure, les yeux assis dessus son livre, mais (comme dit le Comique [Terence]) son âme était en la cuisine. Pissant doncq plein official [vase de nuit], se asseyait à table. Et parce qu’il était naturellement phlegmaticque, commençait son repas par quelques douzaines de jambons, de langues de boeuf fumées, de boutargues [oeufs de poisson], d’andouilles, & tels autres avant coureurs de vin. Cependant quatre de ses gens lui jettaient en la bouche l’un après l’autre, continuement moutarde à pleine palerées. Puis beuvait un horrificque trait de vin blanc, pour lui soulager les rognons. Après mangeait selon la saison viandes à son appétit, et lors cessait de manger quand le ventre lui tirait. A boire n’avait point fin, ni canon [règles]. Car il disait que les metes et bornes [les metes sont les bornes] de boire étaient quand, la personne beuvant, le liège de ses pantophles enflait en hault d’un demi-pied. Puis tout lourdement grignotant d’un transon de grâces, se lavait les mains de vin frais, s’écurait les dents avec un pied de porc, et devisait joyeusement avec ses gens. Puis, le vert étendu, l’on déployait force charte, force dés, et refort de tabliers [planchette de bois qui recouvre une table de jeux et qui se déplie].

     Là  jouait au flux [suite de cartes de la même couleur], A la prime, A la vole [coup du jeu de carte où un joueur fait seul toutes les levées], A la pille, A la triumphe [jeu de cartes analogue à l'écarté; la triomphe, c'est la carte gagnante, l'atout], à la Picardie, au cent, à l’espinay, à trente & un, à pair & sequence, à trois cents, au malheureux, à la condemnade [jeu de cartes d'origine italienne], à la carte virade [ou carte retournée, jeu du Languedoc], au maucontent [jeu analogue au malheureux], au cocu [comprendre le coucou, jeu de cartes], à qui a si parle, à pille, nade, jocque, fore [les 4 mots précédents correspondent à un jeu méridional], à mariage, au gay, à l’opinion, à qui fait l’un fait l’autre, à la sequence, aux luettes [jeu qui se joue encore en Vendée avec des tarots espagnols], au tarau, à coquinbert qui gagne perd [jeu de cartes comportant une dupe, qui croit gagner quand il perd], au béliné [au trompé], au torment, à la ronfle [jeu de relance], au glic [jeu cité par Villon], aux honneurs [rois, dames, valets, les peintures], à la mourre [jeu où l'un des joueurs lève les mains en ouvrant un certain nombre de doigts, et l'autre devine le nombre de doigts levés, pair ou impair] [tous les jeux énumérés après la mourre sont des jeux de table, avec echiqier], aux échetz, au renard, Aux marelles, Aux vaches, A la blanche, A la chance, A trois dés, Au tales, à la nicnocque, Au lourche, à la renette [jeu de dames], au birignin, au trictrac, à toutes tables, Au[x] tables rabattues, Au reniguebieu, Au forcé, aux dames, A la babou, à primus secundus  [jeu d'écolier], au pied du couteau, Aux clefs, au franc du carreau, A pair ou sou, à croix ou pile, aux pingres [osselets], à la bille, au savetier, au hibou, Au dorelot du lièvre, à la tirelitantaine, à cochonnet va devant, au pies, à la corne,  au boeuf violé [boeuf que l'on promenait les jeudis gras par les rues au son de la viole], à la cheveche, au propos, à je te pince sans rire, à picoter, à déferrer l’âne, à la iautru, au bourry bourry zou, à je m’assis, à la barbe d’oribus [jeu d'écolier où l'on barbouille le menton d'une victime], à la bousquine, à tire la broche, à la boutte foire, à compère prêtez-moi votre sac, à la couille de bélier, à boutte hors, à figues de Marseille, à la mousque, à l’archer tru, à la ramasse [branche sur la neige qui servait de luge], au croc madame, à vendre l’avoine, à souffler le charbon, aux responsailles, au juge vif, juge mort, à tirer les fers du four, au faux vilain, aux cailleteaux, au bossu aulican, à saint trouvé, à pince morille, au poirier, à pimponnet, Au triori [fameuse danse bretonne], Au cercle, A la truye, à ventre contre ventre, aux combes, à la vergette, au pallet, au j’en suis, à foucquet [jeu qui consiste à éteindre avec son nez un flambeau allumé], Aux quilles, au rampeau, à la boule plate, au pallet, à la courte boule, à la griesche [ jeu de dés], à la recoquillette, Au cassepot [jeu du pot cassé], A montalent, à la pyrouette, aux jonchées, au court bâton, au pyrevollet, à cline musette [jeu de cache-cache], au picquet, à la blancque, au furon, à la seguette, au chastelet, à la rangée [les trois précédents sont des jeux de bille, encore d'actualité], à la foussete, au romflart, à la trompe, au moine [les deux précédents sont des toupies qu'on fait tourner avec des fouets], au tenebry, à l’esbahy, à la soulle [ancêtre du rugby], à la navette, à fessart, au ballay, à saint-Cosme je te viens adorer, au chêne fourchu, au chevau fondu, à la queue au loup [queue leu leu], à pet en gueule, à Guillemin baille my ma lance, à la brandelle, au trezeau, au bouleau, à la mouche, à la migne migne boeuf, au propos, à neuf mains, au chapifou [colin-maillard], au ponts cheus, à colin bridé, à la grolle  [jeu du corbeau], au cocquantin [jeu de volant] , à Collin maillard, à myrelimoufle, à mouschart, au crapaud, à la crosse [sorte de hockey sur gazon], au piston, au billeboucquet, aux roynes, aux métiers, à tête à tête bechevel, à laver la coiffe ma dame, au belusteau, à semer l’avoine, à briffault, au molinet, à defendo, à la virevouste, à la baculle, au laboureur, à la cheveche, aux escoublettes enragées, à la beste morte, à monte monte l’échelette, au pourceau mory, à cul sallé, au pigeonnet, au tiers, à la bourrée, au saut du buisson, à croiser, à la cutte cache, à la maille bourse en cul, au nic de la bondrée, au passavant, à la figue, au pétarrades, à pillemoutarde, à cambos, à la rechute, au picandeau, à croqueteste [sautesaute-mouton], à la grolle, à la grue, à taillecoup, aux nazardes, aux alouettes, aux chinquenaudes *

*Exemple parfait de texte cornucopique, procédant par accumulations infinies. Rabelais commence par les jeux de cartes (depuis «au flux» jusqu’à «la mourre», puis passe aux jeux de table (depuis «eschetz» jusqu’à «primus secundus»), aux jeux d’adresse (de «primus secundus» à «per ou non», et aux jeux divers, généralement groupés par familles (amusettes, attrape, billes, etc).

     Après avoir bien joué & beluté [passer au tamis] temps, convenait boire quelque peu, c’était onze peguadz [mesure du Midi, de la valeur d'environ 4 litres ou 8 setiers] pour homme, et soudain après banqueter, c’était sus un beau banc, ou en beau plein lit s’étendre et s’endormir deux ou trois heures sans mal penser, ni mal dire.

     Lui éveillé, secouait un peu les oreilles. Cependant était apporté vin frais ; là beuvait mieux que jamais. Ponocrates lui remonstrait que c’était mauvaise diète ainsi boire après dormir. C’est (répondit Gargantua) la vraie vie des pères. Car de ma nature je dors sallé, et le dormir m’a valu autant de jambon.

     Puis commençait étudier quelque peu, & patenôtres en avant, pour lesquelles mieux en forme expédier, montait sus une vieille mule laquelle avat servi neuf rois. Ainsi marmonnant de la bouche & dodelinant de la tête, allait voir prendre quelque connil aux filets.

     Au retour, se transportait en la cuisine pour savoir quel roust était en broche. Et soupait très bien par ma conscience, et volontiers conviait quelques beveurs de ses voisins, avec lesquels beuvant d’autant comptaient des vieux jusques es nouveaux. Entre autres avait pour domestiques les seigneurs du Fou, de Gourville, de Grignault et de Marigny.

     Après souper, venaient en place les beaux évangiles de bois, c’est-à-dire force tabliers, ou le beau flux, un, deux, trois, ou à toutes restes pour abréger. Ou bien allaient voir les garces d’entour, & petits banquets parmi, collations & arrière-collations. Puis dormait sans débrider, jusques au lendemain huit heures.

Moments de grâce – «Il me restait donc un avenir» – Roger Nimier (1925-1962)

« Derrière mon dos, ils parlent. Ces médiocres voyageurs s’appliquent à se ressembler. « Ressemblez-vous les uns les autres », tel était l’Évangile du monde moderne. Plus besoin de s’aimer, quelle fatigue évitée ! L’inventeur de cette histoire, le Dieu des chrétiens et de François Sanders, je savais bien qu’il existait, mais par un péché beaucoup plus considérable, je crois que je ne l’aimais pas non plus. Je revenais en France. J’allais beaucoup lui demander. Une civilisation, une patrie, une religion, ces mots ont un sens. Imbécile qui attribuera ces aventures à l’humanité toute entière. Cette écoeurante maladie des hommes, ce goût pâteux de soi-même, jamais, non, jamais… Je me rappelais soudain cette petite phrase insolente qui avait hanté ma jeunesse, bouleversant dans mon coeur les prestiges et les lois, régnant et déchirant : « Tout est possible. » Il me restait donc un avenir. D’un coeur impatient, je venais l’offrir à tout ce qui dure, à tout ce qui exige, à tout ce qui ordonne l’existence. Ce n’est pas compliqué. Nous devons beaucoup à nos amis morts, nous leur devons tant d’années volées. Alors ce qu’ils nous demandent à voix basse, il faut le faire tout de suite. Que voulaient ceux-ci ? Rita me commandait de ne plus aimer personne, Besse me priait de retrouver une patrie, Sainte-Anne me conseillait d’être heureux. En les écoutant, je revenais à ma nature véritable qui était de servir à quelque chose, sans amour, mais avec passion, et puisqu’il est assuré que les hommes ne se passent point de récompense, tel serait mon sauvage bonheur. Paris, voici tes rues et la plaque d’identité au bras de chacune. Les hautes maisons subissent l’amertume du soir. Mes pas sonnent sur le boulevard. Désormais, je connais mon rôle sur la terre, mais je ne sais qui je suis. Voyageur, pose des yeux tristes sur les choses, elles te le rendront au centuple. Le visage barré du ciel te menace et te guide à la fois. Vivre, il me faudra vivre encore, quelques temps parmi ceux-là. Tout ce qui est humain m’est étranger. »

Le Hussard bleu, 1950 

 

«Roger Nimier fut l’homme pressé comme le héros de Paul Morand qu’il admirait et qui le lui rendait bien. Il vécut à cent à l’heure et mourut brutalement sur l’autoroute de l’Ouest le 28 septembre 1962 au volant  d’une voiture de course. Adolescent dans une France occupée, ce jeune homme particulièrement doué s’engage en mars 1945, à vingt ans, dans le deuxième régiment de hussards. Entré très tôt en littérature, il devint célèbre en 1950 avec la publication du Hussard bleu, nom choisi pour le groupe dont il est le chef de file emblématique. Les Hussards – Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent, François Nourrissier -, proches d’écrivains comme Jacques Chardonne, d’obédiance plutôt réactionnaire, refusent la littérature engagée des intellectuels de Saint-Germain-des-Prés, disciples de Sartre, et de gauche. Journaliste et critique de talent à la revue La Table ronde, scénariste original à qui l’on doit le scénario et les dialogues d’Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle, film culte de la nouvelle vague, Nimier se tourne également vers l’édition et devient conseiller littéraire chez Gallimard. Flamboyant, cynique, provocateur follement talentueux, sa mort au côté d’une égérie de vingt-sept ans, au nom romantique de Sunsiare de Larcône, l’a fait entrer, comme James Dean, dans la légende d’une jeunesse éternelle. » 

 

5 janvier 1463 : François Villon est banni de Paris après la plainte du notaire Ferrebouc. Qu’il aille se faire pendre…

Le Point.fr – Publié le 05/01/2012 à 00:05

Voleur, assassin et amateur de putes, le poète ne pouvait que mal finir. S’il évite miraculeusement la corde ce jour-là, ce n’est probablement que partie remise.

 5 janvier 1463 : François Villon est banni de Paris après la plainte du notaire Ferrebouc. Qu'il aille se faire pendre...

Déjà, à l’époque de la guerre de Cent Ans, les étudiants mettent le foutoir au Quartier latin. Pauvres comme Job, ils n’hésitent pas à commettre des larcins, et même des meurtres pour survivre. François Villon fait partie de ces traîne-misère mi-étudiants, mi-détrousseurs.

En 1463, à 32 ans, le clerc-poète est déjà un multirécidiviste. C’est qu’il aime la bouteille, les putes, le bougre. En 1455, il tue un prêtre dans une rixe, mais celui-ci l’a bien cherché. Aussi Villon bénéficie-t-il d’une rémission (terme consacré pour signifier une remise de peine). L’année suivante, il est accusé d’avoir participé à un vol au collège de Navarre, le voilà donc en fuite. De retour à Paris six ans plus tard, il est arrêté, fin 1462, pour un petit larcin. Son passé le rattrape, mais le juge préfère le remettre en liberté, pour qu’il puisse rembourser son vol du collège de Navarre.

L’homme n’est pas du genre à renoncer aux petits plaisirs de la nuit. Un soir, vers la fin du mois de novembre 1462, il remonte la rue Saint-Jacques avec quatre compagnons bien éméchés. Ils gueulent dans la nuit, roulent des mécaniques devant les passants apeurés. Arrivant à la hauteur de l’auvent de l’écritoire d’un notaire nommé Ferrebouc, un des compagnons de Villon – clerc au caractère querelleur – s’arrête pour se gausser des scribes toujours au travail malgré l’heure tardive. Il s’ensuit un échange d’insultes et de crachats. Les scribes insultés sortent avec le notaire Ferrebouc. Les coups pleuvent. Mêlée générale. Au cours de la rixe, le notaire est blessé légèrement par un coup de dague. Villon et ses compagnons s’enfuient dans la nuit. Mais on les a reconnus.

Le lendemain, le poète est arrêté et incarcéré au Châtelet, même s’il semble ne pas avoir participé directement à l’altercation. Sa réputation est alors tellement mauvaise que la prévôté saisit cette occasion pour le condamner définitivement. Le bourreau le soumet sur-le-champ à la question en lui faisant ingurgiter quelques litres d’eau. Le malheureux, qui n’a jamais bu autant d’eau de toute sa vie, fait tous les aveux qui lui sont demandés. Et aussitôt, le voilà condamné à être « étranglé et pendu au gibet de Paris ».

Révolté par une telle « tricherie », il fait appel devant le parlement de Paris. C’est probablement durant l’attente de la sentence qu’il compose, dans un cul-de-basse-fosse du Châtelet, la Ballade des pendus. Enfin, le 5 janvier, à la surprise générale, le parlement casse le jugement de condamnation à la pendaison, cependant il est banni de Paris pour dix ans, « eu égard à la mauvaise vie dudit Villon ». Soulagement du poète criminel qui adresse aux magistrats le dernier texte qu’on lui connaisse : Louenge et requestre à la court, avant de disparaître pour toujours.

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