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Une belle histoire avant mon départ…

Les lois de l’hospitalité :

En Inde, les gens sont, pour le meilleur et pour le pire, très attachés à leurs traditions. Dans certains cas, même quand toutes les formes du devoir et des convenances semblent être respectées, la notion de mesure est perdue. Le comportement atteint alors des extrêmes qui n’étaient peut-être pas souhaitables. C’est ce que vous raconte cette histoire à la fois drôle, ambiguë et cruelle.

   Une histoire indienne, souvent racontée sous des formes diverses, montre un oiseleur, un habile piégeur. Il capturait des oiseaux vivants et les vendait au marché.
   Un jour, parmi ses prises, il comptait un pigeon femelle, qu’il emportait dans une cage en bambou.
   Tandis qu’il traversait une épaisse forêt pour regagner sa demeure, un orage inhabituel frappa la terre. Toute marche était impossible. L’homme dut chercher un abri sous un arbre énorme. Il s’appuya contre l’arbre (auquel il demanda sa protection) et déposa près de lui, sur le sol, la cage qui renfermait le pigeon femelle et une autre cage, où se débattaient d’autres oiseaux.
   Il se trouva que cet arbre était l’habitation de la pigeonne, sa capture, qui vivait là avec son mâle. Celui-ci, qui se cachait de l’orage dans les cavités du bois, entendit les plaintes de sa compagne. Il sortit craintivement et la vit prisonnière dans une cage, au-dessous de lui.
   Les deux pigeons engagèrent la conversation, dans leur langage – que l’homme ne pouvait pas comprendre malgré son habitude des bois. Et les autres oiseaux crièrent au pigeon mâle :
   – Vite ! Descends ! Délivre-nous !
   – Il s’est endormi ! N’aie pas peur ! Viens !
   En effet, le chasseur laissait tomber sa tête sur sa poitrine et s’abandonnait au sommeil.
   Le pigeon mâle descendit de l’arbre et, à coups de bec, à coups de pattes, il s’attaqua aux liens qui fermaient la cage de la femelle…
   – Que fais-tu ? lui dit celle-ci.
   – Je lutte contre ces attaches.
   – Pourquoi ? Tu as d’abord d’autres devoirs.
   – Dis-moi.
   – Cet homme a froid. Tu dois le réchauffer.
   Le mâle parut très vivement surpris et dit à la femelle prisonnière :
   – Réchauffer notre ennemi ? Cet homme qui t’a capturée et qui veut te vendre au marché ? As-tu perdu l’esprit dans le vent ?
   – Non répondit fermement la femelle. Mon esprit est clair, même dans ma cage. Plus clair peut-être.
   Mais les autres oiseaux criaient, tout en s’agitant dans leur cage :
   – N’écoute pas cette insensée ! Délivre-nous ! Aucune hésitation n’est concevable !
   Troublé par l’attitude de la femelle, le mâle lui demanda :
   – Que veux-tu me dire ?
   Tu as oublié ce que tu sais, lui répondit-elle. Notre ennemi a choisi cet arbre pour abriter un moment sa fatigue dans la tempête, et cet arbre est notre demeure. Cet homme est donc chez nous, il est notre hôte. Le destin, qui s’appelle aussi le hasard, l’a dirigé cette nuit jusqu’à nous. Même dans le territoire obscur du sommeil, la tête penchée, les bras faibles, il est plus précieux que nous. Nous lui devons respect et assistance.
   – Ne l’écoute pas ! criaient les autres oiseaux. Ne te trompe pas sur ton devoir ! N’obéis pas à cette loi ! Une loi que l’on suit étroitement devient absurde !
   – C’est le destin qui a déclaré cette tempête ! reprit un autre oiseau. C’est le destin qui a mené le chasseur jusqu’ici ! 
   – Oui ! Pour que tu nous délivres ! 
   – Et c’est le destin qui l’a endormi !
   – Fais vite avant qu’il se réveille !
   – Veux-tu voir ton épouse en esclave ?
   Mais le pigeon mâle demeurait immobile devant la cage de la femelle. Et celle-ci, qui paraissait très calme et sûr d’elle, lui dit encore :
   – N’écoute pas les cris des autres captifs qui sont prisonniers de leur souffrance. Néglige une pitié banale. Un ordre supérieur cette nuit nous commande. Ne sois pas insensible à cet ordre. Vois plus loin que moi. Va chercher du bois sec pour réchauffer cet homme et dépêche-toi, car il tremble.
   Le mâle s’élança dans la forêt. Trouver du bois sec au fort de l’orage ne fut point facile. L’oiseau fit des dizaines et des dizaines de voyages, apportant des brindilles, des bouts d’écorce et de la mousse, qu’il entassait au pied de l’arbre à l’abri de la pluie, tandis que le piégeur, détruit par la fatigue, dormait.
   Quand le tas lui parut assez gros, méprisant les cris d’indignation des autres oiseaux captifs, le pigeon mâle, encouragé par sa femelle, s’élança pour trouver du feu. Il pénétra, à ses périls, dans plusieurs demeures de paysans où du feu pétillait. Il se cacha, il rusa, il réussit à saisir et à emporter dans son bec une petite bûche embrasée. Il la tint sous son aile, se brûlant les plumes, pour la protéger de la forte pluie. Mais malgré ses efforts la braise s’éteignit.
   Il recommença, deux fois, trois fois, quatre fois. A la cinquième tentative, à bout de résistance, il parvint à allumer le feu tout près du chasseur endormi.
   La nuit tombait déjà. L’oiseau se tenait sur une des branches, épuisé par six heures d’efforts.
   Le chasseur se réveilla et tendit ses mains vers la flamme. Il rajouta du bois au feu.
   L’orage ne se calmait pas. Les deux pigeons, qui observaient alors le chasseur, le virent alors porter une main à son estomac.
   – Il a faim, dit le pigeon femelle à son compagnon.
   – Oui, il a faim, lui dit le mâle. Il est notre hôte. Nous devons le nourrir.
   – Tu as raison, lui dit la femelle emprisonnée. Nous devons le nourrir. Il le faut.
   Ils s’étaient compris l’un l’autre. A cette heure tardive, il était illusoire de rechercher dans la forêt quelque nourriture pour le chasseur. Tout était sombre et hostile. Alors le pigeon mâle ferma ses ailes et se laissa tomber au milieu des flammes au-dessous de lui, sous les yeux étonnés du chasseur. En un instant ses plumes brûlèrent, sa peau se rôtit, sa vie se perdit.
   Le chasseur, qui comprenait parfaitement le sens de ce geste, se sentit ému jusqu’aux larmes. Il ouvrit la porte de la cage et rendit la liberté à la femelle, tout en lui demandant pardon, ainsi qu’aux autres oiseaux.
   Mais la femelle, au lieu de s’éloigner dans la forêt, rejoignit aussitôt son époux dans les flammes et brûla près de lui.

 

L’assassinat de Marie-Louise , à l’âge de 18 ans, le 11 juin 1900, au pied des Cornes d’Urfé… Révélation d’un blogger..

Un blogger,  que je remercie tout particulièrement,  m’a transmis, avec les références, des compléments d’information sur cette dramatique histoire.

Vous trouverez son commentaire à la date de publication le 17 septembre 2011, ou sur le bandeau de droite de la page d’accueil (Mes contes, « C’était le 11 juin 1900 ou les pierres de sacrifices »).

C’était le 11 juin 1900…ou les pierres à sacrifice.

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          Plaque sur la croix à la mémoire de Marie-Louise

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 Croix en fer forgé sur un socle de granit à la mémoire de Marie-Louise

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 Les Cornes d’Urfé à Champoly, Loire

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Du haut du donjon des Cornes d’Urfé

Le Pays d’Urfé fait de simples villages et de hameaux aurait pû être une terre méconnue et oubliée; et pourtant, sans parvenir à la notoriété, ce petit coin de France a son histoire propre qui se dévoile quand on se retourne un peu et que l’on s’arrête pour l’écouter respirer et frémir; il devient alors une terre de toutes les passions humaines, de toutes les croyances, de toutes les beautés et rejoint alors naturellement l’humanité en marche, apportant sa pierre indispensable à l’édifice.  Assis sur les Bois Noirs et les Monts de la Madeleine, il regarde devant lui, à l’Est, la plaine du Forez, et plus en avant les Monts du Lyonnais et du Beaujolais et par temps très clair, en été,  la chaîne des Alpes et son Mont-Blanc. Derrière lui, à l’Ouest, où si l’on se tourne de cent-quatre-vingt degrés, on voit l’Auvergne, le Bourbonnais, la chaîne des Puy, avec le majestueux Puy de Dôme. Le pays d’Urfé culmine à 1287 m au Puy de Montoncel, où poussent les bruyères et les gentianes. Les Bois Noirs donnent naissance à l ‘Aix, douce et large rivière, qui grossira de l’Isable et qui retrouvera la Loire après un cours de cinquante km à Saint-Georges-de-Baroille.

Pourquoi alors en parler et s’y attarder ? La raison la plus évidente pour moi et la plus simple, est que ce Pays d’Urfé fait partie de mon enfance [Je ne suis pas né dans ce Pays d'Urfé mais les hasards de la vie, m'y ont conduit ou  plus exactement, tout près, à quelques pas de marcheur, exactement au Château d'Aix] et aussi, après une longue période de somnolence, de ma vie d’homme mûr par le biais d’une dramatique histoire d’amour dont je n’ai pu démêler les fils. Je connais donc tout particulièement ce Pays d’Urfé et les Cornes d’Urfé. À mes yeux, il était nécessaire de ne pas laisser se perdre la mémoire d’une jeune fille de dix-huit ans qui est morte au pied du Château montagnard d’Urfé en l’année 1900 ; Celui-ci sur la commune de Champoly, petit village de Loire, était la propriété des Raybe d’Urfé, un des plus anciens lignages nobles du Forez; Honoré d’Urfé, auteur de L’Astrée, entre les années 1567 et 1625, a partagé son temps entre le château « Renaissance » de la Bastie d’Urfé dans la plaine du Forez et le château montagnard des Cornes d’Urfé de la commune de Champoly dans la Loire.. Le roman étant en partie autobiographique, il plane sur le château montagnard d’Urfé le souvenir et les âmes d’Honoré, l’auteur de l’Astrée, de ses héros romanesques, Astrée la jeune bergère et son amant Céladon, même si leur histoire se passe au Vème siècle, dans la plaine du Forez sur les bords de la rivière Lignon, mais aussi le souvenir et l’âme de Marie-Louise… Tous ont en commun, le village de Champoly, le Château montagnard d’Urfé, le Pays d’Urfé, et l’amour courtois ou tragique qui habita cette région du Haut-Forez.

Astrée, dans le tome III du roman d’Urfé est une figure de la mythologie grecque :  « Fille de Jupiter et de  Thémis : cette Astrée que la sage antiquité a toujours pris pour la justice… revenue dans les Gaules son ancienne et plus agréable demeure. » . On est au Vème siècle de notre ère et Astrée est une jeune bergère issue de la Grèce Antique mais qui se trouve plongée dans le XVIIème siècle de son auteur. Elle devait ressembler à  Marie-Louise qui a dix-huit ans en cette fin de dix-neuvième siècle , jeune lavandière, ou femme de chambre, ou employée à la ferme familiale. Trois siècles séparent Honoré d’Urfé, son roman et Marie-Louise…

Les autres raisons, moins personnelles, sont cependant importantes, qui ont tiré ce petit morceau de France de l’anonymat, avec sutout le roman fleuve d’Honoré d’Urfé, L’Astrée, écrit au château de la Bastie d’Urfé dans la plaine du Forez, (joyau de style Renaissance, construit au XVème siècle et parfaitement conservé) et sans doute aussi au château montagnard d’Urfé sur la commune de Champoly ; ce roman reste une des pièces maîtresses de la littérature française.

Les Cornes d’Urfé, a 927 m d’altitude sont une ancienne forteresse des XIIème et XIVème siècle, construites par Guichard III de Beaujeu pour contrôler la plaine du Forez. Le château appartint ensuite à la famille d’Urfé puis à la famille de Meaux, actuel propriétaire, château à demi-ruiné mais maintenu en l’état, voire même en réhabilitation. Il permet du haut de son donjon de 18 m d’admirer une vue panoramique de 365°. Pour l’atteindre il faut affronter de rudes montées mais l’effort en est le prix.

Urfé, enfin et surtout, est attaché au nom de la Bastie d’Urfé, un autre château de la plaine du Forez, construit  et transformé en un véritable joyau de la Renaissance italienne par Claude d’Urfé au XVème siécle; son petit fils, Honoré d’Urfé (1567-1625) a écrit, en partie,  l’Astrée, le premier roman fleuve de la littérature française, roman d’amour et champêtre ou pastoral, qui marqua les siècles suivants,en France et dans l’Europe entière. Les épisodes de ce roman d’amour ont été nourris des quelques années passées en région forézienne où la famille d’Urfé, installée vers l’an 1200, aux Cornes d’Urfé au-dessus de Champoly, avait construit dans la plaine du Lignon du Forez le Château de la Bastie d’Urfé, le premier des châteaux dits «Renaissance» pour les mois d’hiver trop rigoureux dans les Bois Noirs à près de mille mètres. 

L’Astrée est un « roman pays », qui se déroule dans le Forez, région située au nord de Saint-Etienne, et qui est évoquée très élogieusement au tout début du livre, avec cette célèbre introduction de 1606 :

« Auprès de l’ancienne ville de Lyon, du côté du soleil couchant, il y a un pays nommé Forez, qui en sa petitesse contient ce qu’il y a de plus rare au reste des Gaules… Plusieurs ruisseaux en divers lieux vont baignant la plaine de leurs claires ondes, mais l’un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par cette plaine depuis les hautes montagnes de Cervières et de Chalmazel, jusque à Feurs où Loire le recevant, et lui faisant perdre son nom propre, l’emporte pour tribut à l’Océan. »

L’Astrée, livre fleuve, en six parties, comptant quarantes histoires, soixantes livres et cinq-mille-trois-cent-quatre-vingt-dix-neuf pages… Ce « roman des romans » fut publié de 1607 à 1626.Il es pratiquement impossible d’en faire le résumé ; sur un fond d’histoire amoureuse entre une bergère, Astrée et un berger Céladon (qui en raison de ses rubans verts, a laissé son nom à un type de céramique verte, propre à la Chine et qui permet d’obtenir la couleur de jade, la pierre sacrée, dite donc Céladon), se greffent de multiples histoires historiques, guerrières, de moeurs… A ce sujet un seul film a été tourné sur l’Astrée, celui d’Eric Rohmer en 2007… Il s’agit d’un amour courtois entre Astrée et Céladon, au Vème siècle dans la plaine du Forez, sur les bords de la rivière Lignon; Astrée vient de la mythologie grecque; elle est la fille de Zeus et de Thémis. C’est la dernière des immortelles à vivre parmi les humains. Quand l’humanité fut corrompue, elle quitta la terre et Zeus la plaça dans le Ciel sous la forme de la constellation de la Vierge.On s’en tiendra au résumé de l’histoire amoureuse entre Astrée et Céladon.

Céladon aime passionnément Astrée qui, influencée, le croit à tort infidèle et le rejette. Désespéré, le jeune homme se jette dans les eaux du fleuve. La princesse Galathée et ses amies le sauvent. Il s’enfuit cacher sa douleur dans les bois. Astrée est en proie au désespoir et au remords. Après bien des péripéties, les deux amants se rendent chacun de leur côté à la fontaine de la vérité de l’amour et pour toujours ils seront réunis par l’oracle d’Amour.

En 1418, un drame très sombre faillit faire disparaitre toute la génération. Jehan d’Urfé des Cornes d’Urfé venait de réunir une très importante somme d’argent pour acquérir la terre de Crémeaux. Ses domestiques en ayant eu connaissance massacrèrent toute la famille pour s’emparer de l’argent. Seul, un petit enfant dans son berceau, Antoine échappa  à la tuerie. La famille vivra désormais à la Bastie d’Urfé, les Cornes devenant une sorte de « résidence secondaire ».

Les aléas des concours et de ma vie professionnelle me rapprochèrent, il y a une quinzaine d’années du Pays d’Urfé et tout naturellement, deux ou trois fois par an je partais, à pied, du château d’Aix pour les Cornes d’Urfé. On longe l’Aix pour monter sur Saint-Martin-la-Sauveté puis on atteint Saint-Marcel-d’Urfé, la chapelle de la Chirat puis en rampes raides, on monte à travers des bois de feuillus jusqu’aux Cornes d’Urfé.

Et puis, un jour, il y a trois ans, en montant le bois, cent mètres après avoir quitté la route, je remarquai pour la première fois, une croix en fer forgé posée sur un socle de granit. En face je retrouvais d’importants mégalithes en éboulis donnant à l’ensemble un aspect chaotique assez spectaculaire.Les bocs de granit, moussus, se confondaient dans le paysage des feuillus verts, au point qu’on pouvait ne pas les remarquer. On les appelait dans la région, les croyances et les superstitions  populaires aidant, les pierres des fées, les pierres branlantes (certains affirmaient les avoir vues bouger), les pierres à  sacrifice… Personne ne savait en fait s’il s’agissait de phénomènes naturels, géologiques ou si l’homme dans des temps éloignés les avait assemblées pour des rites mystérieux.

Je m’approchais de la croix, que j’avais fort bien pu ignorer devant la densité de la végétation; par ailleurs elle n’était signalée sur aucun guide. On pourra trouver ci-joint des photographies de la croix et de l’inscription qu’elle portait.

    « A la  mémoire de Marie-Louise Pion

      décédée en ce lieu

      le 11 juin 1900 à l’âge de 18 ans.

      Priez pour elle. »

La pierre de granit était nettoyée, blanche, la croix repeinte en noir et la plaque en laiton ou en cuivre en parfait état. Des mains pieuses et des âmes saintes entretenaient le souvenir. Je me posais brièvement la question de savoir ce que faisait une jeune fille de dix-huit ans, dans ces bois isolés et difficiles d’accès, à trois cents mètres en contrebas d’un château en ruines. Rapidement, j’ai pensé à une chûte accidentelle de l’une des pierres branlantes, un beau jour de juin, un jour de ballade avec ses amies…

J’ai continué mes habitudes en revenant plusieurs fois par an aux Cornes d’Urfé, attaché à mes souvenirs d’enfance, à la beauté sauvage des paysages et pour une courte prière sur la croix de granit de Marie-Louise. Curieusement, dans cet endroit désert, je me retournais, regardais à l’entour, avant de poser mes lèvres sur la plaque de laiton. Une impossibilité de comprendre et d’admettre la mort à cet âge;  comme si le baiser d’un homme mûr, pouvait atténuer les douleurs de l’adolescente, morte il y a cent-dix ans. Geste instinctif, irrationnel…

A plusieurs reprises, j’ai cherché l’histoire de Marie-Louise, en questionnant les habitants des villages de Champoly et de Saint-Martin-d’Urfé… non, personne ne savait, n’avait entendu parlé de Marie-Louise ni de la croix à sa mémoire en bordure de chemin sous les ruines du château, ou personne ne voulait en parler…

Un jour, pourtant, un homme répondit à mes questions; Oui, il connaissait cette croix, oui, elle avait été déplacée de quelques mètres et restaurée à la suite des deux  tempêtes, à quelques jours d’intervalle, fin Décembre 2000, qui avait abattu des milliers d’arbres en France et en Europe. Non, Marie-Louise n’était pas morte d’accident, elle avait été assassinée… Je n’ai pu obtenir plus de détails, et mon insistance aurait paru déplacé. Par la suite, j’ai relevé que les « Pion » était un nom courant dans le pays d’Urfé, comme les « Vial », les « Barthollet »… Je n’ai pu trouver les journaux locaux du lundi 11 juin 1900…

J’ai cru comprendre, entendre, imaginer que son père ne voulait pas de l’homme qu’elle s’était choisi, qu’elle était morte d’une rivalité amoureuse, qu’elle attendait un enfant…

J’ai oublié le nom de l’homme qui m’avait renseigné…

Ainsi, au Pays d’Urfé, on peut vivre ou mourir d’amour, on peut décimer une famille pour de l’argent, on peut avoir le respect de ses morts, on peut y écrire des chefs-d’oeuvre qui traversent les siècles, on peut y construire des châteaux « Renaissance » et en laisser d’autres aux corneilles. Les tempêtes peuvent s’ y arrêter. Restent les souvenirs, ceux avec lesquels on vit en honnête homme et ceux qui vous obsèdent et qu’on aimerait oublier… le lundi 11 juin 1900 est un de ceux-là, car on ne sait plus, car la terre garde un nom, une date, un âge mais oublie elle-aussi de nous dire pourquoi Marie-Louise a été assassinée à dix-huit ans. Je continuerai d’aller, comme par le passé,  aux Cornes d’Urfé pour prier et embrasser la plaque de laiton apposée sur la croix de Marie-Louise.

Alors ce Pays d’Urfé, coin de France oublié, aurait pu en quinze siècles, y voir vivre Astrée, une jeune fille née des dieux, venue sur cette terre mais pour y trouver l’amour avant de retrouver les cieux en constellation de la Vierge. Double immortalité en fait pour la belle Astrée, puisque son histoire fut le sujet d’un très célèbre roman fleuve du début du XVIIè siécle d’Honoré d’Urfé. Ce même Pays d’Urfé y a vu également naître et mourir  tragiquement, une autre jeune fille au début du XXè siècle, sans doute ausse belle qu’Astrée, morte d’amour, au pied du château dit des Cornes d’Urfé, lieu de rencontre de ces deux étranges destinées. Qui pourrait dire si la jeune Marie-Louise n’ a pas rejoint Astrée dans sa constellation de la Vierge et n’en est pas la plus belle des étoiles ?

Elle s’appelait Élise…

Il s’apprêtait à franchir le porche de l’Hôpital Saint-Joseph à Lyon…Il s’arrêta pour regarder la grande bâtisse qui s’alourdissait avec la nuit tombante.

Depuis quelques mois il était externe en médecine dans cet hôpital. Son premier semestre lui avait laissé un goût amer au point qu’il avait envisagé d’arrêter ses études de médecine ; il était dans le service de psychiatrie du Docteur Mestrallet et avait vu défiler des pathologies pour lesquelles il n’était pas préparé; il n’avait que vingt-ans et c’était son premier stage hospitalier. Il s’était trouvé confronté à des affections lourdes qui l’avaient effrayé, car il les ignorait :  la dépression avec ses tentatives de suicide, les états délirants mystiques, érotiques ou autres, les accès maniacodépressifs, les états d’agitation aiguë, les schizophrénies, l’anorexie mentale… Il avait, dès le premier jour, participé au traitement de la mélancolie, coinçant dans la bouche des patients, une fois anesthésiés, une  rouleau de bois de trois centimètres de diamètre sur dix de long  pour qu’ils ne puissent pas se mordre la langue au moment de la crise convulsive qu’il déclenchait au moyen de deux électrodes placées sur les tempes du malade; il suffisait d’attendre le   « Allez-y » lancé par son « patron » et l’anesthésiste, et il appuyait sur les boutons placés sur les électrodes; c’était la seule maladie qui « guérissait » rapidement avec quelques séances d’électrochocs mais qui rechutait avec des délais variables.  Il avait vu des patients délirants et agités, immobilisés sur leur fauteuil par une camisole, dans des chambres nues, sans meubles, capitonnées pour éviter qu’ils ne jettent, la tête la première, contre les murs;  Toutes les chambres avaient des oeilletons à tirette,  pour la surveillance. Des délirants « doux », mystiques mais désespérés de ne pouvoir accomplir la tâche que Dieu leur avait confié,    « Sauvez le monde », au visage tragique; Des jeunes filles qui mourraient d’anorexie mentale  malgré les tentatives de gavage. Des dépressifs qui revenaient après de multiples tentatives de suicide.

 Au bout des six mois d’externat, dans ce service, il avait voulu tout arrêter, persuadé qu’un jour il en tomberait malade et horrifié par la souffrance des patients qu’on ne parvenait pas à guérir et dont les hospitalisations étaient récurrentes..

Il était rentré « en médecine » pour soigner, guérir, soulager comme il l’avait vu faire par son oncle, médecin de campagne, pour lequel il avait une admiration sans bornes. Presque tout naturellement, il avait suivi la filière habituelle ; une année de Physique, Chimie, Biologie (on disait PCB) qui s’effectuait à la faculté des Sciences, quai Claude Bernard. Puis une première année de médecine, à la faculté de Médecine à Grange Blanche, sans stage hospitalier. Admis, en deuxième année de médecine, au concours de l’Externat, à l’hôpital Saint-Joseph, il se vit offrir pour son deuxième semestre le service de Cardiologie du Docteur André Tourniaire. Il décida de poursuivre ses études…

 Et ce soir-là, nous étions en février 1962, il allait prendre sa garde de 19 heures jusqu’au lendemain matin 08 heures, pour s’occuper des services de médecine. Vers vingt-deux heures, on l’appela dans un service de médecine générale, pour une patiente qui souffrait du ventre. Elle avait cinquante ans et quelques semaines auparavant, elle avait été opérée d’un cancer de l’ovaire très avancé; elle avait pu rentrer chez elle mais dix jours plus tard, la récidive des douleurs abdominales avaient justifié une nouvelle hospitalisation. Il lut longuement son observation avant d’aller frapper à sa porte accompagné d’une soeur infirmière. La chambre était à deux lits mais un seul était occupé, avec deux paravents latéraux; on isolait ainsi les malades très graves ou en fin de vie. Une lumière jaunâtre et de faible intensité éclairait la chambre; il s’approcha du lit où geignait une femme encore jeune, de cinquante ans, le visage creusé et pâle, le front moite, les cheveux blonds défaits sur les épaules. Il l’appela doucement; elle se retourna, lui sourit :

- Bonsoir, Docteur; on vous a dérangé ?

- Mais c’est bien normal; vous souffrez du ventre. J’ai lu votre observation et on va trouver un moyen de vous soulager. Vous prenez beaucoup de médicaments ?

  – La religieuse répondit à sa place : Alkéran 2mg, deux comprimés par jour, Cortancyl 4mg, quatre comprimés par jour et six à huit comprimés de Palfium par jour. Elle a aussi des séances de radiothérapie.

A cette époque, les antimitotiques étaient rares, utilisés en mono-thérapie, le plus souvent par voie orale, ou en intramusculaire et très rarement en intraveineux en dénudant  la veine saphène interne du pied.

Il lui demanda  s’il pouvait s’asseoir au bord de son lit; elle lui sourit. Il regarda longuement son ventre, gonflé par un volumineux épanchement péritonéal et sentit un très gros foie « bosselé » métastatique. Il rabattit les draps sur son ventre et garda sa main dans la sienne.

 - Pour ce soir, on vous fera une injection sous-cutanée de morphine qui vous calmera et demain on ponctionnera l’eau de votre ventre; nous en parlerons avec les autres médecins du service.

Il avait lu sur sa fiche que son mari était décédé d’un accident du travail à trente-six ans et que son seul enfant, un fils, était mort l’an dernier, sans qu’elle ait jugé nécessaire d’en donner les circonstances. Sur la table de chevet, il n’y avait ni fleur, ni eau de Cologne, ni livres ou revues et surtout ni photos.

Étant de garde pour la semaine il savait qu’en arrivant tous les soirs vers 19 heures, il irait prendre de ses nouvelles. Le lendemain, en début de soirée, alors qu’il se dirigeait vers la chambre d’Elise, il croisa la soeur Saint-Augustine, la surveillante du service.

 - Mme Elise X. a refusé la morphine que vous avez prescrite hier soir; elle estimait sa douleur supportable. Ce matin elle a eu une ponction évacuatrice de son ascite qui a ramené cinq litres d’un liquide hémorragique. Elle est moins douloureuse depuis; le chef de service, le Pr Lombard-Platet pense qu’elle est en phase terminale. Voilà dix jours qu’elle est hospitalisée et son état s’aggrave.

Il frappa à sa porte et entra. Elle dormait. Il hésita puis pris une chaise et s’assit près d’elle. De longue minutes passèrent; sa respiration était rapide; sa pâleur extrème. Il allait partir quand elle ouvrit les yeux et lui demanda :

 - La soeur Saint-Augustin m’ a dit que vous vous appeliez Docteur Emmanuel X.

 - Oui, c’est vrai ; mais je ne suis pas encore Docteur, seulement étudiant et externe dans cet hôpital.

Elle sourit et posa sa main sur son bras.

 - Vous savez, je ne vais pas très bien ; on m’a mis dans une chambre seule avec deux paravents… je ne mange plus, je maigris. Vous ne pouvez plus rien pour moi, n’est-ce-pas ?

 - Il protesta qu’il y avait d’autres traitements, des perfusions plus efficaces, qu’il fallait se battre, qu’on n’arrêtait pas la radiothérapie. Vous avez encore de la famille ?

 Elle le regarda profondément avant de répondre.

 - Non, je n’ai plus de famille; mon mari est mort il y a quelques années, d’un accident du travail, enseveli dans une tranchée. Mais vous pouvez tout me dire, il faut me dire la vérité sur mon état.

 - Y-a-t-il une vérité ? Non, n’est-ce pas, surtout en médecine où les revirements de situation sont fréquents et spectaculaires. Il faut garder confiance et prier Dieu.

 - Dieu ? dit-elle doucement, la voix cassée par l’émotion et les larmes aux yeux. J’ai perdu mon fils l’année dernière; on l’a retrouvé dans le fleuve; je crois qu’il n’a pas supporté ma maladie; il ne me l’a pas dit; il n’a pas laissé de mots. Un soir, il n’est pas rentré et j’ai compris qu’un grand malheur venait d’arriver. J’ai averti la police, j’ai prié Dieu. On l’a retrouvé une semaine plus tard; il n’avait pas dix-sept ans.

Elle ne retenait plus ses larmes, entrecoupées de sanglots; elle ne retira pas sa main quand il l’a prise.

 - Je continue de prier Dieu, non pas pour qu’il me guérisse mais pour qu’il accueille mon fils dans son Ciel et ne le punisse pas de son geste. Je dis à Dieu que seule une maman peut tout comprendre, tout pardonner et aimer toujours plus.

 - Oui, mais votre vie est importante pour beaucoup de gens; vous ne le soupçonnez pas; votre présence, la lumière de vos yeux, votre sourire si doux ont dû apaiser et soulager; votre écoute est unique et autour de vous c’est une nécessité. Voulez-vous que je vous apporte quelque chose de particulier demain, qui vous ferait plaisir ? un livre ?

 - Mais rien du tout; c’est très gentil merci; un étudiant a des besoins, plus que moi. Je peux vous embrasser ?

Il se pencha vers ses lèvres qu’elle posa sur son front. Il y a des rencontres qui bouleversent, imprévisibles; des coeurs et des âmes qui se comprennent dans l’instant. Emmanuel le saisit tout particulièrement ce soir-là. Il éprouvait pour cette femme qu’il savait et sentait en fin de vie, une compassion, une empathie, qui venait du fond des temps, ces sentiments que l’on ressent devant une souffrance extrême et qui doivent être universels. Il quitta la chambre.

Le lendemain soir, il frappa à la porte d’Elise ; il lui avait apporté un flacon d’eau de Cologne naturelle Roger Gallet dans un paquet-cadeau. Elle dormait. La Soeur Augustine lui dit qu’on avait dû augmenter les doses de morphine car les douleurs de ventre avaient repris, violentes et angoissantes. Dans l’après-midi, elle avait eu la visite de l’aumônier. Le Pr Lombard-Platet était repassé la voir vers dix-sept heures, sans proposer de nouveaux examens ni modifier le traitement. Il la regarda; son teint était devenu subictérique, les yeux creusés et cernés, les lèvres livides; ses cheveux avait été ramenés en chignon, dégageant un long cou dont la maigreur le bouleversa. Les mains sur les draps blancs avec de longs doigts émaciés, décharnés  ne donnaient plus l’impression d’être vivantes; son alliance, qu’elle devait perdre avait été enlevée et se trouvait sur la table de chevet. Il prit sa main dont la chaleur le rassura, palpa un pouls faible et rapide. A son contact, elle ouvrit les yeux et sourit.

  – Tiens, bonsoir Docteur; vous venez voir où en est votre patiente ? Elle ne va pas très bien…

Elle s’efforçait de sourire mais son visage était crispé comme si le moindre effort de concentration, le moindre mouvement, ne serait-ce que des lèvres l’épuisaient. Des larmes lui montèrent aux yeux quand il défit le paquet et qu’elle aperçut le flacon d’eau de Cologne.

 - C’est pour vous, bien sûr. Je peux vous en passer un peu sur le visage.

 - Comme c’est gentil et délicat; il y a si longtemps que je… Oui, dans le tiroir, il doit y avoir un mouchoir.

Il trouva le mouchoir bleu, bien plié. Il versa un peu d’eau de Cologne. Très doucement il l’appliqua sur le visage d’Élise, qui ferma les yeux et respira plus profondément comme pour retrouver une odeur ancienne et oubliée. Il remit un peu de « parfum » sur le mouchoir qu’il appliqua sur le cou. Ses gestes n’étaient pas très adroits, gestes de femmes habituellement…

 - Docteur, encore un peu s’il vous plait…

Il recommença les mêmes gestes; Élise gardait les yeux fermés et s’endormit. Il resta un long moment près d’elle, jusqu’au moment où il fut appelé dans un autre service pour une admission. En la quittant, il embrassa sa main, inerte sur le lit. Il avait compris qu’il ne pouvait rien pour elle, ses connaissances médicales étant trop limitées mais que peut-être elle se sentait moins seule et désemparée quand il était là, qu’il parlait de son cas avec les médecins du service… Il pensait ainsi, lui qui, jusqu’alors, n’avait pu s’exprimer qu’avec des malades aux langages et aux paroles incertaines ou déroutantes en psychiatrie. En quittant l’hôpital, il retrouva ses prières d’enfant et humblement il demanda à Dieu de guérir Élise pour le prix d’un Pater et d’un Ave.

Il retourna tous les soirs pendant sa semaine de garde voir la patiente de la chambre 232… Elle avait toujours ce beau sourire quand elle le voyait entrer et s’asseoir au bord de son lit avec beaucoup de précaution; on aurait pu penser qu’il s’agissait d’un fils aimant venant voir sa mère malade. Il apportait toujours quelque chose. Une revue, les chocolats qu’elle aimait, son petit poste de radio réglé sur France musique (ils écoutèrent ensemble, le Miserere d’Allegri, quelques nocturnes de Chopin qu’elle adorait, des fugues de Bach), un jus de fruit frais. Elle semblait attendre les 19 heures avec impatience comme en point d’orgue de sa pauvre journée.

Le vendredi 26 février, quand il entra dans sa chambre, avec un petit bouquet de fleurs à la main, il l’a trouva assise dans un fauteuil, en train de finir son repas du soir. Ils s’embrassèrent. Il mit ses fleurs dans un vase prêté par la soeur Saint-Augustin. C’était un beau bouquet de roses rouges, qu’il avait choisies très odorantes; elle voulut les sentir. Elle resta un long moment à les respirer, les yeux fermés.

 - Vous voyez, Docteur, je vais mieux, je vais peut-être guérir…

Ils parlèrent, sans effort, de choses et d’autres, écoutèrent le Printemps de Vivaldi…

 - C’est demain, votre dernier jour de garde,  Docteur ?

 - Oui, Élise mais je viendrai vous voir, ne vous inquiétez pas…

Ce soir-là, quand il quitta la chambre 232, il rencontra la Soeur Sainte-Augustine.

 - Elle va mieux, n’est-ce pas ma Soeur ? Elle aura peut-être une longue rémission, une guérison. Il semble que son traitement soit efficace ?

 - Vous savez Emmanuel, il est possible que vous ayez raison. Il faut pourtant savoir que ces améliorations apparentes peuvent être très courtes et précéder le décès de quelques heures. Oui, on les appelle les « mieux de la mort ». Ils permettent souvent aux patients de revoir leur famille, de faire leurs recommandations, de partager quelques moments de bonheur avec leurs proches. Comme un regain de vie.

Il dormit mal dans la chambre de garde, pensant aux paroles de la Soeur Saint-Augustin. Il se leva vers les cinq heures, fit réchauffer du café dans le réfectoire des internes, hésita à retourner voir Élise qui dormait sans doute puis remonta dans son service pour voir les cardiaques entrés la veille et rédiger leurs observations.

Le soir, il allait rentrer dans la chambre d’Élise quand la soeur Saint-Augustin l’appela.

  – Emmanuel ! Attendez ! Il se retourna et vit la religieuse venir à sa rencontre… Il comprit. Oui, elle est décédée, ce matin, de bonne heure; oui, c’est la veilleuse de nuit qui l’a trouvée morte en faisant son tour. Nous l’avons habillée. Elle va descendre à la morgue. Allez la voir, mon petit. J’ai laissé votre poste de radio en salle de soins; demandez-le aux infirmières.

Il rentra dans la chambre 232, qui sentait les roses et l’eau de Cologne. Élise reposait sur son lit, dans un ensemble gris en lainage sur un chemisier blanc. Son alliance était à son doigt. Ses cheveux avait été soigneusement coiffés, tombant sur ses épaules. Son visage était apaisé, presque serein. Un chapelet en bois avait été glissé entre ses doigts croisés. Il se pencha vers elle et embrassa son front avec tendresse. Il y aura une messe demain matin à la chapelle de l’hôpital suivie de l’inhumation dans le caveau de famille à  X où sont enterrés son mari et son fils.

Les yeux embués de larmes, il jeta un dernier regard sur Élise, la chambre, le bouquet de roses, la flacon d’eau de Cologne ; il remarqua soudain que son nécessaire de toilette était resté sur la table de chevet. Il s’approcha, le prit dans ses mains. Il hésita puis finit par  l’ouvrir. Il faillit se trouver mal. La trousse était pleine de comprimés, accompagnés d’un mot écrit sur une carte de visite d’Élise :  »Pardon ». Il prit les comprimés ; Alkéran 2mg, Cortancyl 20mg et Palfium 5mg. C’était le traitement de chimiothérapie et antalgique qu’elle devait prendre depuis le début de son hospitalisation, il y a quinze jours. Il ne put s’empêcher d’en faire trois tas pour les compter; 30 comprimés d’Alkéran 2mg, 60 comprimés de Cortancyl 5mg et 120 comprimés de Palfium 2mg….Élise n’avait pris aucun des médicaments prescrits depuis son admission, pas un seul comprimé. Il se retourna vers elle comme pour la questionner puis il se mit à pleurer sans réserve, en sanglotant, répétant le nom d’Élise…Il remit les comprimés dans la trousse, la carte de visite, la ferma et la serra sur son coeur.

On trouva Emmanuel quelques heures plus tard, à genoux près d’Élise, une trousse à toilette contre son coeur, et une main posée sur les siennes. Il se laissa emporté.

Le gilet rouge…

C’était, je crois, en mai 1970, que je reçus cette courte lettre de Mme X, infirmière au Centre Hospitalier de Mâcon dans une grande enveloppe qui contenait également un feuillet manuscrit.

                                                                                     Le 10 mai 1970

« Monsieur,

Je suis au regret de vous annoncer le décès de Monsieur Julien Ballandras, votre parent par alliance, habitant le bourg de Saint-B…,  en Saône-et-Loire, où vous exercez, d’après ce qu’il m’a confié, la profession de médecin. Malade depuis quelques jours, il a été adressé, hier vers midi, à l’hôpital par la Maison de retraite de C… pour une douleur de poitrine qui correspondait à un infarctus du myocarde grave;  à quatre-vingt-neuf ans, et à sa demande, nous n’avons pas fait d’examens ni de thérapeutiques agressives et votre parent est décédé dans la soirée, assisté d’un prêtre, apaisé et sans souffrances.

Dans l’après-midi, il m’avait priée, à cause de sa mauvaise vue et de son état de faiblesse, de vous écrire, à sa place, sous la dictée,  la lettre ci-jointe. J’ai scrupuleusement  transcrit ses paroles, je lui ai relu le texte qu’il a tenu à parapher, comme vous le verrez, de ses initiales et de deux croix. J’y ai joint, à sa demande, un feuillet écrit sans doute ces derniers mois et qu’il gardait sur lui, avec en page de garde « Pour Etienne X. médecin à Saint-B…, Saône-et-Loire ».

Je vous prie de croire, Monsieur…»

 

 

Je me retrouvais, assis à mon bureau, avant les consultations, la lettre de mon oncle Julien à la main, les yeux gonflés de larmes, et avec une angoisse dans la poitrine que je ne connaissais pas . J’avais vu mon oncle quarante-huit heures avant et rien ne laissait présager une fin si brutale; il avait une excellente santé et n’avait accepté la maison de retraite, deux ans auparavant,  que parce qu’il était célibataire et que sa vue ne lui permettait plus de rester seul. Il n’avait pas voulu venir vivre chez nous pour ne pas nous gêner. Oncle Julien n’était pas vraiment un oncle mais un ami de la famille depuis qu’il était venu à Saint-B… comme percepteur, dans les années 1905-1910. Pour nous tous et pour les gens du village il était très vite devenu « l’oncle Julien» .

Je ne pouvais lire sa lettre; je pleurais, comme autrefois, à grosses larmes non retenues. Ma tristesse était infinie. Je sortis dans le jardin, derrière la maison pour m’asseoir dans le fauteuil en osier qu’il choisissait toujours, quand il venait chez nous, si le temps le permettait; aujourd’hui, c’était un temps de printemps déjà chaud, comme il les aimait. Le chat me regardait et vint dans mes jambes.

Je finis par ouvrir sa lettre…

                                                                                       Le 9 mai 1970

« Etienne, mon cher enfant, (c’est ainsi qu’il m’appelait)              

J’arrive au bout de ma route et tu ne me retiens pas ; qu’allons-nous devenir l’un sans l’autre ? Je ne suis pas angoissé, peut-être même serein. Essaie de ne pas pleurer. Tu as été pour moi, comme Marie-Louise, ta chère maman, ma raison de vivre. Elle n’est plus là depuis quelques années déjà et son absence a été bien douloureuse pour nous deux. Ce qui me paraît insupportable, c’est le silence de nos morts. Il n’y a sans doute pas d’au-delà mais  ne sois pas triste et révolté, si une fois disparu, tes appels et tes prières restent sans réponse. Tu connais trop mon affection pour penser que volontairement je t’en priverais.

Je t’ai laissé un feuillet qui contient quelques-unes de mes réflexions, quelques dates et quelques souvenirs qu’il ne faudrait pas oublier. Pardonne-moi les peines involontaires que j’ai pu te faire et garde toujours dans ton coeur la certitude que je n’ai voulu et cherché que ton bonheur et celui de ta mère, en dépit de ce que tu pourrais apprendre. Je te lègue ma maison et tous mes biens ; le notaire a préparé les documents nécessaires.

J’aurais aimé que tu puisses me fermer les yeux ; je te donne mon dernier baiser. Je t’aime ainsi qu’Agnès et vos enfants. »   Ton oncle Julien.

                                                            J. B ++

Dans la soirée, seul dans mon bureau, je pris connaissance du feuillet, non daté, d’Oncle Julien.

« Pour le Docteur Etienne X.   Saint-B…, Saône-et-Loire » .      (non daté)

« Tu connais tout de ma vie, toi qui, depuis ton enfance jusqu’à ton mariage avec Agnès, et même ensuite,  passais tes journées entre ta maison et la mienne ; il te suffisait d’apercevoir la lumière pour traverser la grande place et ouvrir ma porte; pour parler, pour manger, pour dormir, pour ouvrir ma bibliothèque, pour faire tes devoirs, puis tes révisions, ta préparation à l’Internat, monter à l’étage, descendre au garage, sortir ma bicyclette et plus tard la voiture pour rejoindre Agnès à l’époque de vos fiançailles, prendre mon fusil, les cannes à pêche …

Simplement, tu m’avais demandé, tu devais avoir quinze ans, et souvent par la suite, pourquoi je ne voulais jamais venir chez ta maman; mes réponses ne t’avaient jamais bien convaincu qui se résumaient en une question de bienséance. Ce n’était pas la place d’un célibataire de se rendre chez une veuve de guerre;  malgré ma tendresse, mon amour pour toi, je n’ai jamais dérogé à cette règle. Et c’est seulement après le décès de ta maman que j’ai accepté de franchir le seuil de ta maison.

J’étais heureux de vous retrouver, toi et Agnès, tes chers enfants, et  le souvenir de ta  maman qui semblait être toujours là ; avec  les photographies de tes parents sur la cheminée, lui en soldat, elle en jeune mariée, c’était pendant une permission en juin 1911. Ton père, François, avait trente ans et ta maman, Marie-Louise, vingt-cinq ans. Ton père, médecin comme toi, avait voulu attendre la fin de ses études et en avoir presque fini avec ce long service militaire pour fonder une famille. La photographie de ton père seul, arborant  la croix de guerre et la médaille militaire, son képi galonné de rouge avec le caducée des médecins en 1915, et la dernière photographie sépia, début 1916,  avant qu’il ne soit porté disparu à Lihons le 27 juillet 1916, pendant l’offensive sur la Somme. Tu sais que j’étais près de lui et que j’ai miraculeusement survécu; j’ai été amputé du bras gauche et mon visage n’est plus le même depuis, remodelé par les chirurgiens..

Nous avions été incorporés ensemble, suite à la Mobilisation Générale, le 10 août 1914 au 256 RI de Chalon-sur-Saône, de la 58ème Division d’infanterie. Nous étions dans le même bataillon, ton père comme médecin aide-major, moi comme officier adjoint. Nous sommes restés ensemble jusqu’à ce terrible 27 juillet, partageant les mêmes souffrances, les mêmes drames, le quotidien des soldats engagés dans cette épouvantable guerre de 1914. Tu sais tout cela; je te l’ai raconté cent fois. Les restes de ton père sont inhumés à la nécropole française de Lihons , où nous sommes allés à plusieurs reprises, nous recueillir, tous les trois, avec ta mère. A la fin de la guerre, en 1918,  je suis revenu chez nous à Saint- B…  et j’ai repris mon activité de percepteur. J’avais alors trente-huit ans, l’âge qu’aurait eu ton père et toi, tu venais d’avoir trois ans.

Les jours, les mois et les années  passèrent. Notre monument aux morts portait les trente-cinq noms de nos soldats disparus, entre 1914 et 1919, avec leur visages et leurs bustes de soldats dans un cadre ovale en émail. Les familles se resserrèrent pour reprendre les exploitations agricoles. La grippe espagnole passa chez nous, et le tocsin se fit entendre à nouveau.Les enfants grandirent et prirent la place des pères disparus. Ton tour arriva et tu repris le cabinet médical de ton père, pour la plus grande fierté du village.

J’aidais ta mère et la conseillais autant que je le pouvais. Elle ouvrit une petite mercerie pour pouvoir t’élever en aménageant le rez-de-chaussée de votre maison. Nous nous croisions sur la grande place mais nous respections les convenances et jamais nous nous sommes rencontrés chez nous ni ailleurs que sur la grande place ou le dimanche sur le parvis de l’église. J’étais un ami de ton père, nos allions à la chasse, à la pêche ensemble, nous parlions de politique, de littérature ; j’étais très souvent invité chez tes parents et les dimanches nous réunissaient ou chez moi ou chez eux. J’ai assisté à leur fiançailles, à leur mariage. Bien que natif d’un village voisin, M…sur-Grosne, je me considérais, nous nous considérions comme des frères issus du même village.

Je dois maintenant te parler de choses plus graves . A la mort de ton père, quelques semaines plus tard, ta mère reçut sa cantine militaire avec ses objets personnels. C’était en octobre 1916. Elle n’a pas voulu l’ouvrir ni prendre connaissance de son contenu. Elle haïssait la guerre et tout ce qui s’y rapportait. Elle la fit déposer au grenier, recouverte d’une couverture. Elle me confia plus tard, qu’elle avait mis à côté sa propre malle en osier contenant ses objets de jeune femme et de de jeune épouse, les plus chers à son coeur, sa robe de mariée, des lettres de François son mari, des chapeaux clairs à rubans, des draps brodés à leurs initiales, quelques bijoux de fiancée. La cantine et la malle portant chacune leur prénom étaient donc côte à côte, presque soudées, cachées sous des couvertures, dans ce grenier d’accès difficile, par une simple échelle en bois aux barreaux rongés. Le danger de l’accès avait été le prétexte pour ta mère de t’interdire la montée au grenier. Tu avais dû y glisser ton nez, mais pour tomber sur des meubles anciens, bancals , des restes de vaisselles,  des revues d’autrefois, et des vieilles bouteilles en verre et en osier…

Ta mère m’avait recommandé de bien te signaler l’existence de ces deux malles, si elle venait à disparaître. Il y avait sans doute des secrets dont je connaissais la teneur ou une partie et qui ont fait, qu’ à son décès, j’ai retardé, pendant de longues années, de t’en parler. Quand tu prendras connaissance de certains documents, pardonne-moi ces années de silence et la folie des coeurs de ceux qui t’ont tant aimé. » Ton oncle Julien.

 

L’enterrement de mon oncle était prévu trois jours plus tard; je finissais les démarches et fit ramener son corps chez lui où, à tour de rôle, Agnès et moi, recevions les condoléances. Je préparai la cérémonie avec le  curé de la paroisse. Sa tombe fut creusée à côté de celle de ma mère, près du monument aux morts de 1914-1918.

La veille des funérailles, après le souper, je montais au grenier. Je trouvai facilement la cantine et la malle de mes parents qui avaient été fermées pour toujours, il y a cinquante-quatre ans. J’hésitai à les ouvrir.

La cantine de mon père, s’ouvrit facilement avec une paire de tenailles ; à l’intérieur, je trouvais ses vêtements militaires, soigneusement rangés, ses chaussures, ses guêtres, un casque, un couteau, une blague à tabac, un livre de messe et une grande enveloppe contenant ses papiers militaires mis à jour, des lettres de maman, toutes très tendres, celle où elle parlait de la naissance de leur fils Etienne avec beaucoup de joie et d’émotion. L’encre par endroits était à demi-effacée, plus par les larmes que par la pluie dans les tranchées. Je n’avais pas connu mon père mais j’avais grandi dans le culte de son courage, de son abnégation et du sacrifice de sa vie. Son visage figé m’était connu par les photographies et par le petit cadre d’émail sur le monument aux morts. Je retrouvais aussi dans la cantine, un carnet de bord, assez succint qui  signalait ses changements de position, ses trop rares permissions, les lettres reçues, le nom de ses camarades qui ne revenaient pas d’une montée au front.

La malle de ma mère n’était pas fermée. Je n’osais toucher à ces vêtements de jeune femme que je regardais avec une infinie tendresse. Un médaillon s’ouvrit sur la photographie de mon père, enchâssée et fanée par les baisers.  Le 26 juillet 1916, la veille de sa mort, il avait écrit une lettre à sa femme mais n’avait pu la remettre au vaguemestre.

                                                                                            Le 26 juillet 1916 

« Ma tendre épouse…                                                          

Demain matin, à l’aube nous repartons pour le front ! pour essayer de reprendre quelques dizaines de mètres à l’ennemi… les combats sont très durs ; beaucoup ne reviennent pas… je survivrai pour notre petit Etienne que je n’ai pu encore serrer dans mes bras, et pour toi, ma femme chérie que j’aime tant et dont je rêve d’embrasser le visage et les lèvres… Si tu savais comme ton absence est douloureuse. Je t’aime tellement…»   François.

Et puis, une autre lettre, du front également, mais de l’oncle Julien ; j’hésitai à l’ouvrir. Elle était bien adréssée à ma mère, l’adresse le confirmait avec au dos  « Lieutenant Julien Ballandras…et l’adresse de son régiment au front. »

Je restai figé dès la lecture des premiers mots, révolté mais incapable de déchirer la lettre. Il fallait que je sache ;

                                                                                              Le 25  janvier 1916

« A Marie-Louise, ma bien-aimée, mon très cher amour,        

… comment ne pas revivre à chaque instant, ces quatre petits jours de permission, et cette nuit du 10 novembre 1915… je t’aimais depuis si longtemps, tu le savais mais tu me repoussais tendrement… tu t’es mariée avec François et j’ai voulu mourir, partir… mais je te voyais tous les jours et j’ai compris que mon bonheur était de rester près de toi, dans l’ombre, pour te voir quelques secondes par jour me sourire et incliner la tête….la guerre est venue…..et puis cette longue nuit d’amour, chez moi, le 10 novembre 1915. Qui est responsable et coupable ?   moi, sans doute, la guerre qui nous a fait perdre nos repères, mon fol amour pour toi si longtemps contenu… ton besoin de tendresse…. et puis l’annonce de ta grossesse… mon bonheur et le tien, à peine dissimulés…  ton voyage à Paris pour la brève  permission de François, quarante-huit heures, dans cet hôtel de Montmartre, le 2 février 1916 ; nous pensions qu’il ne fallait rien dire à ton mari. Et nous n’avons rien dit parce qu’à la joie de cette grossesse se mêlaient des sentiments de honte, de trahison et d’horreur…. les mois ont passé, sans permissions (la guerre allait se terminer, pensait-on et les permissions étaient rares), sans aveux, avec une honte de plus en plus prégnante…cette montée au front fatale à François le 27 juillet 1916… la naissance d’Etienne le 17 août 1916… mon fils tant désiré, notre fils… »   Julien.

 

Et puis une dernière lettre de Julien, à ma mère, collée par le temps à la lettre du 25 janvier 1916…

                                                                                        Le 20 septembre 1916

« Ma tendre bien-aimée,                                                      

 Je t’écris de l’hôpital d’Amiens… défiguré et amputé du bras gauche … la main de Dieu, sans doute pour le crime que j’ai commis. Dans quelques semaines ou mois, je reviendrai définitivement à Saint-B…en espérant reprendre mon travail pour vous assurer une vie normale. Dès maintenant, tu te rendras à Mâcon, tous les deux mois, chez Me X qui te remettras une somme d’argent augmentée sur ta simple demande et jusqu’à la fin de mes jours. Il faut que cet argent, pour toi et pour Etienne, vous assure certes le nécessaire, mais aussi le superflu, tant que je serai en vie (les médecins m’assurent que je guérirai et que je reprendrai ma perception). Pour le reste, il faut que tu sois persuadée de mon amour pour toi, sans faille, sans partage, éternel. Je ne veux pas t’imposer mon visage détruit et je dois à François de disparaître de ta vie. Je le dois aussi à Etienne qui porte le nom de son père, le nom d’un héros. Les évènements de la vie sont imprévisibles et si tu te remaries, comme je l’espère, j’avalerai mes larmes mais mon amour pour toi restera plus fort que mon envie et ma jalousie; tu le sais bien d’ailleurs.

Laissons, je t’en prie, les lampes de chevet de nos chambres allumées dès la nuit tombée. Nous saurons que nous sommes là et que nous pensons l’un à l’autre ; seule la place de l’église me séparera de tes bras et de tes baisers. Je garderai sur moi, le gilet rouge que je portais sous mon habit le jour de ton mariage; c’est un gage de mon amour et de ma fidélité. Tu verras tous les jours, à toutes les heures, si tu le désires, cette tache rouge qui se déplace; c’est mon coeur qui n’est qu’à toi.

Etienne grandira ; il est mon fils. Laisse-le venir chez moi aussi souvent et aussi longtemps qu’il est possible. Je serai un père aimant et attentif, tout en restant l’oncle Julien.

Si tu savais comme je t’aime, comme je vous aime. »    Julien.

Le treize mai 1970, le tocsin sonnait au clocher de Saint-B… Il était 11 heures. Tout le village accompagnait Julien Ballandras à sa dernière demeure, les deux derniers anciens combattants de la Grande Guerre en tête dans une carriole. Le cortège qui l’emmena vers le cimetière était conduit par le Docteur Etienne X., le visage rongé par les larmes et subitement voûté ; beaucoup se demandaient pourquoi, sous sa veste, il portait un gilet rouge qu’ils croyaient reconnaître.

 

 

La jeune femme aux yeux violets, couleur d’iris

Etait-ce le hasard ou bien une coïncidence, mais il y a quelques jours, mon meilleur ami   m’appela un soir au téléphone, dans des circonstances qui se sont avérées très particulières..

- Il m’arrive quelque chose d’insensé et j’ai besoin de t’en parler, de prendre ton avis et sans doute de suivre tes conseils. . Peux-tu m’accorder quelques minutes ?

Il n’était pas question de refuser ni de reporter cette conversation, la voix de mon ami était pressante et je le connaissais trop pour ignorer qu’il était, ce soir-là, très angoissé et impatient. Pour préserver son anonymat, je l’appelerai Pierre. Nous nous connaissions depuis l’enfance, nous avions habité le même village du Vaucluse et fait nos études secondaires à Avignon, chez les Jésuites de la rue des Lices, avant de rentrer à la faculté de médecine de Lyon. Une amitié pure, profonde, jamais prise en défaut. Nos chemins avaient ensuite divergés mais nous étions restés très proches, nous téléphonant et nous retrouvant à la moindre occasion.

- Mais bien sûr, Pierre, je t’écoute.

Il me raconta alors son incroyable histoire que je vous rapporte aussi fidèlement que possible.

En mai 2011, trois mois avant ce coup de téléphone, il se rendit à Zagreb, en Croatie, pour un congrès médical sur les progrès thérapeutiques dans les cardiopathies congénitales. Son hôtel se trouvait à une centaine de mètres du Palais Kulmer. Le premier soir, après une journée studieuse, il sortit prendre l’air, tout en cherchant un petit restaurant. Il passa devant le Palais Kulmer; il s’aperçut alors que le sous-sol du Palais abritait un étrange musée, le Museum of broken Relationships, que l’on pourrait traduire par le « musée des coeurs brisés ». Un peu intrigué, il regarda les affiches qui présentaient des photos de jeunes mariés, des  lettres et  des objets aussi divers qu’hétéroclites, tous en rapport avec une rupture amoureuse. Le musée ce jour-là était ouvert jusquà minuit. Comme attiré par cette exposition, il décida de ne pas souper et prit un billet d’entrée.

L’idée de ce musée, comme il l’apprit sur la fiche descriptive donnée à l’accueil, venait d’un couple croate qui divorça en 2005 ou 2006 et qui se trouva devant le problème suivant : ils ne purent se décider à jeter les objets, les lettres, les photos et les cadeaux qu’ils s’étaient faits ou avaient reçus pendant les jours heureux de leur couple. Ils ne voulaient pas non plus les garder ni se les partager. L’idée leur vint d’imaginer un musée itinérant des « amours brisées », où les visiteurs et les déçus de l’amour pourraient ajouter leur propre histoire à la leur, en y laissant les traces d’un amour défait. Le musée eut beaucoup de succès, fut reçu dans les grandes métropoles du monde entier, grandit au point qu’un vrai musée trouva sa place définitive et permanente dans les sous-sols du Palais Kulmer (l’inauguration eut lieu un Lundi, le 14 février 2011, curieusement le jour de la Saint Valentin), tout en conservant les expositions itinérantes.

Chaque objet avait sa fiche détaillée précisant, sa provenance, son histoire, celle du couple « aux amours brisées », et les circonstances de la donation au musée.

Pierre s’avança dans les allées en regardant la multitude des objets légués, lisant quelques fiches, toutes particulièrement détaillées. Il y avait des objets courants (alliances, bagues de fiancailles, robes de mariées, photos, lettres isolées ou enrubanées) et d’autres inattendus (vélo, nain de jardin), d’autres enfin incongrus (lettres d’injures, de reproches,  constats d’huissiers, des wonderbra, des cravaches, des menottes ou autres accessoires pour « jeux » érotiques). La vie amoureuse de nos contemporains et surtout ses échecs défilaient devant lui et il en arrivait à se dire qu’il avait eu raison de rester célibataire.

Et puis, son regard s’arrêta, un peu étonné d’y voir une carte du pont Saint-Bénézet d’ Avignon, carte froissée et jaunie accompagnée de sa note descriptive ;

« Carte apportée le jour de l’ouverture du musée le 14 février 2011, par Mme Charlotte  X.. domiciliée à San Francisco (USA). Numéro de téléphone et adresse personnels communiqués. Mme Ch. X. précisa simplement que la carte ne témoignait pas d’un « amour brisé » mais d’un « amour désiré » qui n’avait pu se réaliser « .

Intrigué, il s’approcha de la vitrine et, relut la fiche explicative avec attention. Elle portait deux dates, relevées au dos de la carte postale « Ce vendredi 23 octobre 1959, 07:58″ et celle du  » lundi, 14 février 2011″. La carte non timbrée était adréssée à :  » Monsieur X., Avignon, France ».

Le texte d’une écriture très fine  bouleversa mon ami :

                                                       Ce vendredi, 23 octobre 1959, 07:58

 » Monsieur,

Nous ne savons rien l’un de l’autre;  nous nous sommes croisés, aujourd’hui, rue des Lices ce 23 octobre 1959, à cette heure très précise (07:58), vous aviez des livres sous le bras , la porte du lycée était toute proche et la cloche sonnait. Nos épaules se sont frôlées, et nos regards en une seconde ont compris que nous étions comme foudroyés et poussés l’un vers l’autre,  par ce que l’on doit appeler, un sentiment d’amour très violent et incontrôlable. Vous êtes devenu très pâle, votre regard bouleversé était un aveu et en m’éloignant, sans me retourner, j’ai senti que vous étiez figé sur le bord du trottoir et que vous me regardiez disparaitre; mon coeur battait dans ma poitrine et mes tempes comme si j’avais couru. Je ressentais un bonheur et une douceur inconnus. Vous n’avez pas osé, je ne pouvais oser. Le lendemain je devais quitter la France. Je n’avais aucune adresse de vous. J’étais désespérée. Comment vous retrouver ? « 

Et plus bas à la date du  lundi 14 février 2011,

 » Je vous ai attendu et cherché sans bonheur pendant toutes ces années. Ce musée itinérant des amours brisés puis son ouverture à Zagreb dans la vieille ville est notre dernère chance. J’ai demandé que la carte soit bien en évidence si le destin devait un jour vous conduire ici et dans ce musée; j’ai conscience que c’est bien improbable. Je suis pourtant venu de San Francisco le jour de l’inauguration, plein d’amour, d’enthousiasme et d’espoir, pour ne pas perdre à nouveau un seul instant. « 

La carte ne fut jamais envoyée; à quel nom, à quelle adresse ? Mais elle fut conservée par la jeune femme que mon ami avait croisée ce jour-là jusqu’à ce lundi 14 février 2011. Il se souvenait parfaitement de cette brève rencontre. Il me parla d’elle avec une intense émotion, de sa silhouette, de la beauté de son visage et surtout de ses yeux violets, couleur d’iris dont la beauté et la douceur l’avaient fasciné. Instantanément, il l’avait aimée. Il n’avait pas compris la violence de cet amour si subit mais il l’acceptait, il le désirait, il ne pourrait l’oublier. Il se souvenait que tous les vendredis, en se rendant au lycée (il y terminait ses Humanités), juste un peu avant huit heures, il l’attentait, à l’endroit même où ils s’étaient rencontrés, espérant revoir la jeune femme. Cela dura des mois ; jamais il ne la revis alors qu’il avait en lui la certitude qu’elle l’aimait et l’attendait elle-aussi. Il fit mille hypothèses.

Des années plus tard et à plusieurs reprises, il revint rue des Lices, avec une impatience et un amour intacts. Il s’arrêtait un long moment, scrutait les visages, les regards puis repartait. Il chercha dans la ville. Il était persuadé qu’elle aussi  désirait plus que tout le retrouver, qu’elle était revenue plusieurs fois rue des Lices avec un fol espoir. Le destin en avait décidé autrement, qui fait les amours et les défait avec la même insouciance. Il laisse simplement aux coeurs une cicatrice indélébile, et aux âmes, l’empreinte d’une douceur absolue et d’un amour pur et infini, perçus comme définitivement unique.

Les années apaisèrent un peu leur coeur, sans doute, mais sans  altérer leur mémoire ni leur passion. La pureté de celle-ci et sa violence en étaient la raison.

En l’écoutant, je compris subitement pourquoi il ne s’était jamais marié, pourquoi il souriait un peu tristement quand je lui demandais, pendant nos années de jeunesse, s’il avait des projets…

Pierre s’arrêta de parler; tout avait été dit. Mon avis et mes conseils étaient bien secondaires et inutiles. Je lui ai parlé avec toute mon amitié et ma tendresse, j’ai vaguement utilisé les mots de « raisonnable, de temps passé, de plaie à ne pas entretenir, de sagesse à suivre, d’un souvenir magnifique à ne pas abîmer « …

Quelques jours plus tard, je l’appelais aux heures de cabinet. La secrétaire me précisa qu’il était parti en voyage, à San Francisco, croyait-elle. Il devait la rappeler dans quelques jours; oui, il avait pu trouver un remplaçant.

Je raccrochai ; instinctivement, je regardai ma montre ; il était sept heures cinquante huit mais à San Francisco, la nuit commençait seulement. Pierre et Charlotte s’étaient sans doute retrouvés.  L’air devait être plus léger sur San Francisco. Nous étions dans la saison où les iris sont en fleurs.

Et si les mûres et les ronces avaient une âme ?

C’était la période : le soleil brillait de tous ses rayons brûlants, la campagne était heureuse et épanouie comme la jeune femme que nous avons vue récemment en consultation mais avec un problème inhabituel. Voici brièvement son histoire :

Il s’agissait  donc d’une jeune femme en parfaite santé, sportive (natation mais craignant l’eau des piscines, elle portait des lunettes en caoutchouc qui avaient été responsable d’une allergie disgracieuse et gênante), et gourmande, qui décida d’aller cueillir des mûres et leurs feuilles pour en faire des confitures, de la gelée, des infusions et surtout pour les manger sur place. Elle portait jupette et sandalette. Les mûriers la voyant arriver se dirent également « On va se régaler ». Ils ne faisaient que répéter les mots de la jeune femme entendus au bord du chemin. Toute légère, elle tendit sa main et son petit panier vers les beaux fruits noirs et juteux et commença sa cueillette.  Elle en mangea pendant deux heures sans discontinuer et finit par se décider à remplir son panier. Elle s’enfonça avec précaution dans les ronciers et amorça sa récolte. Amorça, car très vite elle se trouva au beau milieu des ronces qui s’attaquèrent à ses bras et à ses jambes fort découverts. La jeune femme, de douleurs, lâcha son panier mais les mûriers ne la lâchèrent pas. Dans l’impossibité de se dégager seule, elle décida d’attendre le premier cycliste ou randonneur qui passerait sur le chemin. Ce fut votre serviteur, qui sécateur en main, dégagea la jeune femme en trois coups de cuillères à pot. Apothicaire et galant homme, il examina les jambes de la jeune victime qui portaient fortes traces de griffures. Après quelques mots de réconfort, il la prit en amazone sur le cadre de son vélo et la racompagna chez elle avec la promesse de lui téléphoner le lendemain pour donner de ses nouvelles. En attendant, il lui fut prescrit une dose d’arnica, à renouveler au coucher. Ainsi fut fait, du moins le crût-il !

Le lendemain,  l’apothicaire fut réveillé vers les six heures, par la sonnette de la porte d’entrée de son cabinet. Il s’habilla prestement et en ouvrant la porte reconnut immédiatement « la jeune femme aux mûres ». Elle était en larmes et paraissait souffrir de sa jambe droite et d’ailleurs elle boitait un peu. Des larmes coulaient de ses yeux qu’elle avait magnifiques. En l’examinant sur le divan du cabinet, il aperçut derrière son genou droit, une plaie atone, noire, étendue recouverte d’une phlyctène de la taille d’une pièce de cents sous. Il la questionna ; entre deux sanglots elle raconta son histoire.

Sa voisine, la veille au soir, en voyant les plaies occasionnées par les mûriers, lui conseilla un cataplasme de… »mures » et fit office d’infirmière. La malheureuse fit sa préparation avec les fruits de la veille et appliqua au creux du genou de notre patiente trois bonnes cuillères à soupe de marmelade de mûres, brûlante, recouverte d’une bande de gaze. « Il faut savoir souffrir si l’on veut guerrir », ânonna la voisine…

J’avais donc devant les yeux un cataplasme aux mûres, un brûlure au deuxième degré et sur ce terrain atopique une réaction allergique importante, sans compter une jeune femme dépitée, pleurant et souffrant. Je donnai les soins nécessaires, le réconfort souhaitable et pendant huit jours je vins tous les jours chez elle pour refaire les pansements et suivre l’évolution. La phlychène se rompit, la cicatrisation fut rapidement obtenue et la jeune femme put rentrer chez elle à B.B, totalement guérie et sans cicatrice.

Note de l’éditeur :

La jeune femme et l’apothicaire se marièrent l’année suivante. Ils trouvèrent une jolie maison pour cacher leur bonheur. Sur le mur extérieur, on pouvait voir une jolie plaque en émail où était inscrit en lettres calligraphiées « Aux mûriers ».