C’était, je crois, en mai 1970, que je reçus cette courte lettre de Mme X, infirmière au Centre Hospitalier de Mâcon dans une grande enveloppe qui contenait également un feuillet manuscrit.
Le 10 mai 1970
« Monsieur,
Je suis au regret de vous annoncer le décès de Monsieur Julien Ballandras, votre parent par alliance, habitant le bourg de Saint-B…, en Saône-et-Loire, où vous exercez, d’après ce qu’il m’a confié, la profession de médecin. Malade depuis quelques jours, il a été adressé, hier vers midi, à l’hôpital par la Maison de retraite de C… pour une douleur de poitrine qui correspondait à un infarctus du myocarde grave; à quatre-vingt-neuf ans, et à sa demande, nous n’avons pas fait d’examens ni de thérapeutiques agressives et votre parent est décédé dans la soirée, assisté d’un prêtre, apaisé et sans souffrances.
Dans l’après-midi, il m’avait priée, à cause de sa mauvaise vue et de son état de faiblesse, de vous écrire, à sa place, sous la dictée, la lettre ci-jointe. J’ai scrupuleusement transcrit ses paroles, je lui ai relu le texte qu’il a tenu à parapher, comme vous le verrez, de ses initiales et de deux croix. J’y ai joint, à sa demande, un feuillet écrit sans doute ces derniers mois et qu’il gardait sur lui, avec en page de garde « Pour Etienne X. médecin à Saint-B…, Saône-et-Loire ».
Je vous prie de croire, Monsieur…»
Je me retrouvais, assis à mon bureau, avant les consultations, la lettre de mon oncle Julien à la main, les yeux gonflés de larmes, et avec une angoisse dans la poitrine que je ne connaissais pas . J’avais vu mon oncle quarante-huit heures avant et rien ne laissait présager une fin si brutale; il avait une excellente santé et n’avait accepté la maison de retraite, deux ans auparavant, que parce qu’il était célibataire et que sa vue ne lui permettait plus de rester seul. Il n’avait pas voulu venir vivre chez nous pour ne pas nous gêner. Oncle Julien n’était pas vraiment un oncle mais un ami de la famille depuis qu’il était venu à Saint-B… comme percepteur, dans les années 1905-1910. Pour nous tous et pour les gens du village il était très vite devenu « l’oncle Julien» .
Je ne pouvais lire sa lettre; je pleurais, comme autrefois, à grosses larmes non retenues. Ma tristesse était infinie. Je sortis dans le jardin, derrière la maison pour m’asseoir dans le fauteuil en osier qu’il choisissait toujours, quand il venait chez nous, si le temps le permettait; aujourd’hui, c’était un temps de printemps déjà chaud, comme il les aimait. Le chat me regardait et vint dans mes jambes.
Je finis par ouvrir sa lettre…
Le 9 mai 1970
« Etienne, mon cher enfant, (c’est ainsi qu’il m’appelait)
J’arrive au bout de ma route et tu ne me retiens pas ; qu’allons-nous devenir l’un sans l’autre ? Je ne suis pas angoissé, peut-être même serein. Essaie de ne pas pleurer. Tu as été pour moi, comme Marie-Louise, ta chère maman, ma raison de vivre. Elle n’est plus là depuis quelques années déjà et son absence a été bien douloureuse pour nous deux. Ce qui me paraît insupportable, c’est le silence de nos morts. Il n’y a sans doute pas d’au-delà mais ne sois pas triste et révolté, si une fois disparu, tes appels et tes prières restent sans réponse. Tu connais trop mon affection pour penser que volontairement je t’en priverais.
Je t’ai laissé un feuillet qui contient quelques-unes de mes réflexions, quelques dates et quelques souvenirs qu’il ne faudrait pas oublier. Pardonne-moi les peines involontaires que j’ai pu te faire et garde toujours dans ton coeur la certitude que je n’ai voulu et cherché que ton bonheur et celui de ta mère, en dépit de ce que tu pourrais apprendre. Je te lègue ma maison et tous mes biens ; le notaire a préparé les documents nécessaires.
J’aurais aimé que tu puisses me fermer les yeux ; je te donne mon dernier baiser. Je t’aime ainsi qu’Agnès et vos enfants. » Ton oncle Julien.
J. B ++
Dans la soirée, seul dans mon bureau, je pris connaissance du feuillet, non daté, d’Oncle Julien.
« Pour le Docteur Etienne X. Saint-B…, Saône-et-Loire » . (non daté)
« Tu connais tout de ma vie, toi qui, depuis ton enfance jusqu’à ton mariage avec Agnès, et même ensuite, passais tes journées entre ta maison et la mienne ; il te suffisait d’apercevoir la lumière pour traverser la grande place et ouvrir ma porte; pour parler, pour manger, pour dormir, pour ouvrir ma bibliothèque, pour faire tes devoirs, puis tes révisions, ta préparation à l’Internat, monter à l’étage, descendre au garage, sortir ma bicyclette et plus tard la voiture pour rejoindre Agnès à l’époque de vos fiançailles, prendre mon fusil, les cannes à pêche …
Simplement, tu m’avais demandé, tu devais avoir quinze ans, et souvent par la suite, pourquoi je ne voulais jamais venir chez ta maman; mes réponses ne t’avaient jamais bien convaincu qui se résumaient en une question de bienséance. Ce n’était pas la place d’un célibataire de se rendre chez une veuve de guerre; malgré ma tendresse, mon amour pour toi, je n’ai jamais dérogé à cette règle. Et c’est seulement après le décès de ta maman que j’ai accepté de franchir le seuil de ta maison.
J’étais heureux de vous retrouver, toi et Agnès, tes chers enfants, et le souvenir de ta maman qui semblait être toujours là ; avec les photographies de tes parents sur la cheminée, lui en soldat, elle en jeune mariée, c’était pendant une permission en juin 1911. Ton père, François, avait trente ans et ta maman, Marie-Louise, vingt-cinq ans. Ton père, médecin comme toi, avait voulu attendre la fin de ses études et en avoir presque fini avec ce long service militaire pour fonder une famille. La photographie de ton père seul, arborant la croix de guerre et la médaille militaire, son képi galonné de rouge avec le caducée des médecins en 1915, et la dernière photographie sépia, début 1916, avant qu’il ne soit porté disparu à Lihons le 27 juillet 1916, pendant l’offensive sur la Somme. Tu sais que j’étais près de lui et que j’ai miraculeusement survécu; j’ai été amputé du bras gauche et mon visage n’est plus le même depuis, remodelé par les chirurgiens..
Nous avions été incorporés ensemble, suite à la Mobilisation Générale, le 10 août 1914 au 256 RI de Chalon-sur-Saône, de la 58ème Division d’infanterie. Nous étions dans le même bataillon, ton père comme médecin aide-major, moi comme officier adjoint. Nous sommes restés ensemble jusqu’à ce terrible 27 juillet, partageant les mêmes souffrances, les mêmes drames, le quotidien des soldats engagés dans cette épouvantable guerre de 1914. Tu sais tout cela; je te l’ai raconté cent fois. Les restes de ton père sont inhumés à la nécropole française de Lihons , où nous sommes allés à plusieurs reprises, nous recueillir, tous les trois, avec ta mère. A la fin de la guerre, en 1918, je suis revenu chez nous à Saint- B… et j’ai repris mon activité de percepteur. J’avais alors trente-huit ans, l’âge qu’aurait eu ton père et toi, tu venais d’avoir trois ans.
Les jours, les mois et les années passèrent. Notre monument aux morts portait les trente-cinq noms de nos soldats disparus, entre 1914 et 1919, avec leur visages et leurs bustes de soldats dans un cadre ovale en émail. Les familles se resserrèrent pour reprendre les exploitations agricoles. La grippe espagnole passa chez nous, et le tocsin se fit entendre à nouveau.Les enfants grandirent et prirent la place des pères disparus. Ton tour arriva et tu repris le cabinet médical de ton père, pour la plus grande fierté du village.
J’aidais ta mère et la conseillais autant que je le pouvais. Elle ouvrit une petite mercerie pour pouvoir t’élever en aménageant le rez-de-chaussée de votre maison. Nous nous croisions sur la grande place mais nous respections les convenances et jamais nous nous sommes rencontrés chez nous ni ailleurs que sur la grande place ou le dimanche sur le parvis de l’église. J’étais un ami de ton père, nos allions à la chasse, à la pêche ensemble, nous parlions de politique, de littérature ; j’étais très souvent invité chez tes parents et les dimanches nous réunissaient ou chez moi ou chez eux. J’ai assisté à leur fiançailles, à leur mariage. Bien que natif d’un village voisin, M…sur-Grosne, je me considérais, nous nous considérions comme des frères issus du même village.
Je dois maintenant te parler de choses plus graves . A la mort de ton père, quelques semaines plus tard, ta mère reçut sa cantine militaire avec ses objets personnels. C’était en octobre 1916. Elle n’a pas voulu l’ouvrir ni prendre connaissance de son contenu. Elle haïssait la guerre et tout ce qui s’y rapportait. Elle la fit déposer au grenier, recouverte d’une couverture. Elle me confia plus tard, qu’elle avait mis à côté sa propre malle en osier contenant ses objets de jeune femme et de de jeune épouse, les plus chers à son coeur, sa robe de mariée, des lettres de François son mari, des chapeaux clairs à rubans, des draps brodés à leurs initiales, quelques bijoux de fiancée. La cantine et la malle portant chacune leur prénom étaient donc côte à côte, presque soudées, cachées sous des couvertures, dans ce grenier d’accès difficile, par une simple échelle en bois aux barreaux rongés. Le danger de l’accès avait été le prétexte pour ta mère de t’interdire la montée au grenier. Tu avais dû y glisser ton nez, mais pour tomber sur des meubles anciens, bancals , des restes de vaisselles, des revues d’autrefois, et des vieilles bouteilles en verre et en osier…
Ta mère m’avait recommandé de bien te signaler l’existence de ces deux malles, si elle venait à disparaître. Il y avait sans doute des secrets dont je connaissais la teneur ou une partie et qui ont fait, qu’ à son décès, j’ai retardé, pendant de longues années, de t’en parler. Quand tu prendras connaissance de certains documents, pardonne-moi ces années de silence et la folie des coeurs de ceux qui t’ont tant aimé. » Ton oncle Julien.
L’enterrement de mon oncle était prévu trois jours plus tard; je finissais les démarches et fit ramener son corps chez lui où, à tour de rôle, Agnès et moi, recevions les condoléances. Je préparai la cérémonie avec le curé de la paroisse. Sa tombe fut creusée à côté de celle de ma mère, près du monument aux morts de 1914-1918.
La veille des funérailles, après le souper, je montais au grenier. Je trouvai facilement la cantine et la malle de mes parents qui avaient été fermées pour toujours, il y a cinquante-quatre ans. J’hésitai à les ouvrir.
La cantine de mon père, s’ouvrit facilement avec une paire de tenailles ; à l’intérieur, je trouvais ses vêtements militaires, soigneusement rangés, ses chaussures, ses guêtres, un casque, un couteau, une blague à tabac, un livre de messe et une grande enveloppe contenant ses papiers militaires mis à jour, des lettres de maman, toutes très tendres, celle où elle parlait de la naissance de leur fils Etienne avec beaucoup de joie et d’émotion. L’encre par endroits était à demi-effacée, plus par les larmes que par la pluie dans les tranchées. Je n’avais pas connu mon père mais j’avais grandi dans le culte de son courage, de son abnégation et du sacrifice de sa vie. Son visage figé m’était connu par les photographies et par le petit cadre d’émail sur le monument aux morts. Je retrouvais aussi dans la cantine, un carnet de bord, assez succint qui signalait ses changements de position, ses trop rares permissions, les lettres reçues, le nom de ses camarades qui ne revenaient pas d’une montée au front.
La malle de ma mère n’était pas fermée. Je n’osais toucher à ces vêtements de jeune femme que je regardais avec une infinie tendresse. Un médaillon s’ouvrit sur la photographie de mon père, enchâssée et fanée par les baisers. Le 26 juillet 1916, la veille de sa mort, il avait écrit une lettre à sa femme mais n’avait pu la remettre au vaguemestre.
Le 26 juillet 1916
« Ma tendre épouse…
Demain matin, à l’aube nous repartons pour le front ! pour essayer de reprendre quelques dizaines de mètres à l’ennemi… les combats sont très durs ; beaucoup ne reviennent pas… je survivrai pour notre petit Etienne que je n’ai pu encore serrer dans mes bras, et pour toi, ma femme chérie que j’aime tant et dont je rêve d’embrasser le visage et les lèvres… Si tu savais comme ton absence est douloureuse. Je t’aime tellement…» François.
Et puis, une autre lettre, du front également, mais de l’oncle Julien ; j’hésitai à l’ouvrir. Elle était bien adréssée à ma mère, l’adresse le confirmait avec au dos « Lieutenant Julien Ballandras…et l’adresse de son régiment au front. »
Je restai figé dès la lecture des premiers mots, révolté mais incapable de déchirer la lettre. Il fallait que je sache ;
Le 25 janvier 1916
« A Marie-Louise, ma bien-aimée, mon très cher amour,
… comment ne pas revivre à chaque instant, ces quatre petits jours de permission, et cette nuit du 10 novembre 1915… je t’aimais depuis si longtemps, tu le savais mais tu me repoussais tendrement… tu t’es mariée avec François et j’ai voulu mourir, partir… mais je te voyais tous les jours et j’ai compris que mon bonheur était de rester près de toi, dans l’ombre, pour te voir quelques secondes par jour me sourire et incliner la tête….la guerre est venue…..et puis cette longue nuit d’amour, chez moi, le 10 novembre 1915. Qui est responsable et coupable ? moi, sans doute, la guerre qui nous a fait perdre nos repères, mon fol amour pour toi si longtemps contenu… ton besoin de tendresse…. et puis l’annonce de ta grossesse… mon bonheur et le tien, à peine dissimulés… ton voyage à Paris pour la brève permission de François, quarante-huit heures, dans cet hôtel de Montmartre, le 2 février 1916 ; nous pensions qu’il ne fallait rien dire à ton mari. Et nous n’avons rien dit parce qu’à la joie de cette grossesse se mêlaient des sentiments de honte, de trahison et d’horreur…. les mois ont passé, sans permissions (la guerre allait se terminer, pensait-on et les permissions étaient rares), sans aveux, avec une honte de plus en plus prégnante…cette montée au front fatale à François le 27 juillet 1916… la naissance d’Etienne le 17 août 1916… mon fils tant désiré, notre fils… » Julien.
Et puis une dernière lettre de Julien, à ma mère, collée par le temps à la lettre du 25 janvier 1916…
Le 20 septembre 1916
« Ma tendre bien-aimée,
Je t’écris de l’hôpital d’Amiens… défiguré et amputé du bras gauche … la main de Dieu, sans doute pour le crime que j’ai commis. Dans quelques semaines ou mois, je reviendrai définitivement à Saint-B…en espérant reprendre mon travail pour vous assurer une vie normale. Dès maintenant, tu te rendras à Mâcon, tous les deux mois, chez Me X qui te remettras une somme d’argent augmentée sur ta simple demande et jusqu’à la fin de mes jours. Il faut que cet argent, pour toi et pour Etienne, vous assure certes le nécessaire, mais aussi le superflu, tant que je serai en vie (les médecins m’assurent que je guérirai et que je reprendrai ma perception). Pour le reste, il faut que tu sois persuadée de mon amour pour toi, sans faille, sans partage, éternel. Je ne veux pas t’imposer mon visage détruit et je dois à François de disparaître de ta vie. Je le dois aussi à Etienne qui porte le nom de son père, le nom d’un héros. Les évènements de la vie sont imprévisibles et si tu te remaries, comme je l’espère, j’avalerai mes larmes mais mon amour pour toi restera plus fort que mon envie et ma jalousie; tu le sais bien d’ailleurs.
Laissons, je t’en prie, les lampes de chevet de nos chambres allumées dès la nuit tombée. Nous saurons que nous sommes là et que nous pensons l’un à l’autre ; seule la place de l’église me séparera de tes bras et de tes baisers. Je garderai sur moi, le gilet rouge que je portais sous mon habit le jour de ton mariage; c’est un gage de mon amour et de ma fidélité. Tu verras tous les jours, à toutes les heures, si tu le désires, cette tache rouge qui se déplace; c’est mon coeur qui n’est qu’à toi.
Etienne grandira ; il est mon fils. Laisse-le venir chez moi aussi souvent et aussi longtemps qu’il est possible. Je serai un père aimant et attentif, tout en restant l’oncle Julien.
Si tu savais comme je t’aime, comme je vous aime. » Julien.
Le treize mai 1970, le tocsin sonnait au clocher de Saint-B… Il était 11 heures. Tout le village accompagnait Julien Ballandras à sa dernière demeure, les deux derniers anciens combattants de la Grande Guerre en tête dans une carriole. Le cortège qui l’emmena vers le cimetière était conduit par le Docteur Etienne X., le visage rongé par les larmes et subitement voûté ; beaucoup se demandaient pourquoi, sous sa veste, il portait un gilet rouge qu’ils croyaient reconnaître.