LE RASOIR D’OCKHAM
« Qui coupe tout ce qui dépasse ».
Ce principe est aussi connu sous le nom de principe d’économie ou de parcimonie
Guillaume d’Occam, au XIVè siècle énonçait :
« Pluralitas non est ponenda sine necessitate » qui veut dire : La pluralité ne devrait pas être posée sans nécessité. Ou Il ne faut jamais poser une pluralité sans y être contraint. Ou Le plus limité, s’il est adéquat, est toujours préférable. Ou la préférence de l’hypothèse la plus simple. « Ce sont des maximes méthodologiques suprèmes lorsqu’on philosophe » dit B Russel..
L’analogie au rasoir se réfère au fait de « sabrer » ou de couper de la théorie les variables ou concepts superflus qui introduisent inutilement toutes sortes de complications.
Rappelons-nous le dialogue en Napoléon Iér et le savant Laplace, concernant la nuance entre théorie prédictive et théorie explicative :
– Napoléon Ièr : Monsieur de Laplace, je ne trouve pas dans votre système mention de Dieu.
– Laplace : Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse.
– Napoléon Iér : L’hypothèse de Dieu avait le mérite d’expliquer tout.
– Laplace répondit : Cette hypothèse, Sire, explique en effet tout mais ne permet de prédire rien. En tant que savant, je me dois de vous founir des travaux permettant des prédictions.
Guillaume d’Ockham (vers 1290 – vers 1349)
Ce franciscain qui vit plusieurs de ses propositions condamnées comme hérétiques et prit parti contre le pape pour l’empereur Louis de Bavière dans la question du pouvoir temporel de l’Église, a élaboré une doctrine de type nominaliste qui fit rapidement, quant à son orientation générale du moins, de nombreux disciples.
[...] Voilà qui permet de comprendre ce fameux principe d’économie, passé à la postérité sous le nom de « rasoir d’Ockham ». «Il ne faut jamais poser une pluralité sans y être contraint par la nécessité» ou comme on l’énonce souvent : «il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité». C’est en vertu de ce principe qu’Ockham pourchasse dans les moindres recoins de la philosophie et de la théologie les pseudo-essences et pseudo-causes que ses prédécesseurs avaient inutilement multipliées.»
C’est ce principe qui, au XVIe siècle, poussa Copernic à accorder foi à la théorie héliocentrique du système solaire, et à refuser de croire en la théorie dominante de l’époque, le géocentrisme, alors que toutes les deux se voulaient une explication des mêmes données sensibles. [...] En comparaison, les orbites régulières et symétriques que le modèle héliocentrique de Copernic attribuait aux planètes étaient bien plus séduisantes intellectuellement. Sur la base de ce seul critère, Copernic se fit l’apôtre de l’héliocentrisme et prêcha contre le géocentrisme.
La formulation lagrangienne de la mécanique classique consiste à faire dériver les lois du mouvement (ou équation du mouvement ) d’un principe unique, le principe de la moindre action.»[...] Le principe de la moindre action stipule que parmi toutes les trajectoires possible, celle qui est effectivement suivie par le portrait du système est celle qui rend minimum l’intégrale de l’action.
[...] Cette rétissance vient sans doute du malaise que provoque la formulation lagrangienne et suggérant en quelque sorte que «la nature est paresseuse» [...]
Les chemins empruntés par les particules et les ondes se déplaçant selon une certaine loi du mouvement peuvent être trouvés par un principe élégant, découvert par le Français Moreau de Maupertuis en 1748. Considérons, en l’absence de toute «loi» contraignant le mouvement, tous les chemins possibles que pourrait suivre un corps se mouvant entre deux points A et B. Maupertuis montra qu’il existe une certaine grandeur, appelée «action», prenant toujours une valeur minimale le long du chemin dicté par les lois du mouvement de Newton.»
Je montre que la seule façon d’expliquer la création est d’admettre que le créateur n’a rien à faire du tout, et qu’il aurait bien pu ne pas être là. Ce créateur infiniment paresseux, totalement libéré de tout travail de création, nous pouvons remonter vers lui en discernant la simplicité sous la complexité apparente. Au bout du voyage, il apparaître que ce créateur inactif peut fort bien disparaître de la scène.[...] Le principe de la durée minimale est un exemple de «principe d’optimum» La mécanique classique des particules peut aussi être exprimée en terme d’un principe d’optimum, le « principe de moindre action ». Maupertuis découvrit ce principe en 1744 en essayant de trouver une justification théologique à la mécanique. L’idée était que la perfection de l’Être suprême était incompatible avec autre chose qu’une dépense minimale d’action. Il est piquant de constater qu’aujourd’hui, le même argument sert à démontrer l’inutilité de l’Être suprême.
Ce phénomène est lié directement à la loi fondamentale de l’univers: la résistance universelle. Tout corps en mouvement, si aucune force intervient, se déplace de A vers B en faisant de l’économie. Il va toujours en LIGNE DROITE qui le plus court chemin entre deux points. Il ne faut alors s’étonner de voir une résistance rendre l’univers paresseux. Une résistance n’est pas un principe ACTIF; elle ne fait que RÉSISTER.
Beaucoup de savants ont adopté ou réinventé le Rasoir d’Occam, comme dans « l’identité des observables » de Leibniz, et Isaac Newton énonça la règle: « Nous n’avons à accepter pas plus de causes des choses naturelles que celles qui sont à la fois vraies et suffisantes pour expliquer ces choses. » L’énoncé le plus utile du principe pour les savants est, « quand on a deux théories en compétition qui permettent de prédire exactement les mêmes choses, celle qui est la plus simple est la meilleure. » En physique on utilise le rasoir pour se débarrasser de concepts métaphysiques. L’exemple canonique est la théorie de la relativité restreinte d’Einstein comparée avec la théorie de Lorentz que les règles se contractent et que les horloges ralentissent lors d’un mouvement dans l’éther. Les équations d’Einstein de transformation de l’espace-temps sont les mêmes que les équations de Lorentz transformant les règles et les horloges, mais Einstein et Poincarré ont reconnu que l’éther ne pouvait être détecté d’après les équations de Maxwell et Lorentz. D’après le rasoir d’Occam l’éther devait être éliminé.
Ce principe remonte à aussi loin qu’au temps d’Aristote qui écrivait » La nature utilise le chemin le plus court possible. » Aristote alla trop loin en croyant que les expériences et l’observation n’étaient pas nécessaires. Le principe de simplicité fonctionne comme une règle « avec les mains » heuristique, mais certaines personnes le citent comme un axiome de la physique. Ce qu’il n’est pas. Il fonctionne bien en philosophie ou en physique des particules, mais moins souvent en cosmologie ou en psychologie, dans lesquelles les choses deviennent plus compliquées qu’on ne pouvait s’y attendre quand on les approfondit. Peut-être qu’une citation de Shakespeare pourrait être plus appropriée que le rasoir d’Occam: « Il y a plus de choses dans le paradis et la Terre, Horatio, que celles auxquelles on rêve dans notre philosophie. ».
En gros, ce que dit ce rasoir, c’est que lorsqu’il y a plusieurs hypothèses en compétition, il vaut mieux prendre les moins « coûteuses » cognitivement. Je vous donne le meilleur exemple que je connaisse (…) : je mets un chat et une souris dans une boîte, je ferme, je secoue, et j’ouvre : il ne reste plus que le chat .
Hypothèse 1 : des extraterrestres de la planète Mû ont voulu désintégrer la souris, mais elle s’est transformée en chat. Le chat, de frayeur, est passé dans une autre dimension par effet Tunnel.
Hypothèse 2 : le chat a mangé la souris (sans dire bon appétit, ce qui est mal).
Vous m’accorderez que l’hypothèse 2 est beaucoup moins coûteuse intellectuellement que la N°1. Elle ne postule rien d’autre que la prédation de la souris par le chat, qui est au moins aussi connue que Johnny Hallyday, tandis que la première postule une planète Mû, des extraterrestres qui viennent, qui savent désintégrer un chat ce qui n’est pas donné à tout le monde, une souris qui se transforme en chat, une autre dimension, un chat qui sait y aller et un effet tunnel pour objet macroscopique. Ca fait beaucoup. Dans le doute, on choisira la 2.
Concernant les phénomènes prétendument extraordinaires ou mystérieux, le rasoir d’Occam prend la forme de l’alternative féconde.
Par exemple :
- Dans le cas d’ « OVNI », avant d’opter pour l’hypothèse de la visite d’extra-terrestres, n’y a-t-il pas d’hypothèses plus simples susceptibles d’expliquer l’objet mystérieux que le témoin affirme avoir vu : Est-il un affabulateur (ça arrive ) ? Ce qu’il a vu n’était-il pas tout simplement un satellite, ne correspondait-il pas à un phénomène météorologique etc…(3)
- Dans le cas de gens prétendant disposer de pouvoirs psy, paranormaux ou autres ? Le laboratoire de zététique de l’université de Nice a testé pendant des années avec un protocole rigoureux des centaines de « candidats » prétendant avoir des dons particuliers -sourcellerie, psychokynèse,télépathie etc…- sans qu’un seul d’entre eux ne réussisse à faire preuve de ces dons (4). De son côté, l’illusionniste Gérard Majax (5) a démystifié les escroqueries des guérisseurs philippins (qui prétendaient opérer à mains nues) , ainsi que les prétendus pouvoir psy d’Uri Geller (visions , torsions de cuiller par l’esprit etc…). Alors accueillons avec une patience résignée les affirmations d’existence de pouvoirs paranormaux : lorsqu’un paranormaliste ne fait pas mieux qu’un prestidigitateur, il n’y aucune raison de penser qu’il est autre chose qu’un prestidigitateur ( apparemment moins doué que Gérard Majax, soit dit en passant).
Le principe de l’alternative féconde s’applique aussi aux théories du complot qui ont fleuri avec Internet.
Ainsi à l’hypothèse paranoïaque que les attentats du Onze Septembre 2001 aient été concoctés par Georges W Bush (pour justifier auprès de la population les aventures militaires ultérieures) , on préférera l’hypothèse mille fois plus raisonnables que c’était vraiment un attentat subi par l’Amérique…Tout simplement parce que les services secrets américains ne sont pas tout puissants, que leurs adversaires ne sont pas les pieds nickelés etc… La thèse du complot de la Maison Blanche implique un grand nombre d’hypothèses très peu vraisemblables qui réunies ramènent la probabilité d’une telle mascarade à un nombre voisin de zéro (6).. Le rasoir d’Occam recommande donc de trancher ces fils de raisonnement biaisés et abracadabrant.
Ce que nous connaissons sous le nom de rasoir d’Occam était un principe courant en philosophie médiévale et Guillaume n’en était pas le créateur, mais du fait de son usage fréquent du principe, son nom y est devenu indissolublement associé. Il est peu probable que Guillaume apprécie ce que certains d’entre nous ont fait en son nom. Par exemple, les athées appliquent souvent le rasoir d’Occam pour argumenter la non-existence de Dieu, au motif que Dieu est une hypothèse inutile.
Nous pouvons tout expliquer sans nous encombrer de l’hypothèse supplémentaire d’un Etre Divin. Guillaume a bien affirmé, néanmoins, que la théologie naturelle était impossible. La théologie naturelle utilise la raison pour comprendre Dieu, par opposition à la théologie révélée qui se fonde sur les révélations des Ecritures. Selon Occam, l’idée de Dieu n’est pas établie par expérience évidente ou raisonnement évident.Tout ce que nous savons de Dieu, nous le savons par révélation. Le fondement de toute théologie est donc la foi. Il faut noter qu’alors que d’autres ont pu appliquer le rasoir pour éliminer l’ensemble du monde spirituel, Occam n’a pas appliqué le principe de parcimonie aux articles de foi. L’eût-il fait qu’il serait peut-être devenu un socinien comme John Toland (Christianity not Mysterious, 1696) et réduit.
Le rasoir d’Occam est aussi appelé le principe de parcimonie. De nos jours, il est considéré comme signifiant une chose du genre « plus l’explication est simple, mieux c’est » ou « ne multiplions pas les hypothèses sans nécessité. » De toute manières, le rasoir d’Occam est un principe qui est fréquemment utilisé hors de l’ontologie, par exemple par les philosophes des sciences dans une tentative d’établir des critères de sélection entre des théories ayant les mêmes capacités explicatives. Lorsqu’on donne des raisons pour expliquer quelque chose, ne postulons pas plus qu’il n’est nécessaire. Von Däniken pourrait avoir raison: Peut-être que des extra-terrestres ont enseigné l’art et l’ingénierie aux peuples antiques, mais nous n’avons pas besoin de postuler des visites d’extra-terrestres pour expliquer les exploits des anciens. Pourquoi postuler des multiplicités inutilement ? Ou, comme on pourrait le dire aujourd’hui, ne faîtes pas plus de suppositions que vous ne devez. Nous pouvons postuler l’éther pour explique l’action à distance mais nous n’avons pas besoin de l’éther pour l’expliquer, alors pourquoi supposer un éther éthéré ?On pourrait dire que Oliver W. Holmes et Jerome Frank ont appliqué le rasoir d’Occam en affirmant qu’il n’y a pas de « Loi. » Il n’y a que des décisions de justice; des jugements individuels et leur somme constituent la loi. Pour compliquer les choses, ces éminents juristes ont appelé leur point de vue réalisme légal, au lieu de nominalisme légal. Çà n’est vraiment pas une simplification.Le rasoir d’Occam étant parfois appelé principe de simplicité des créationnistes simplistes ont prétendu que le rasoir d’Occam pouvait être utilisé pour appuyer le créationnisme plutôt que l’évolution.
Après tout, un Dieu créateur de toute chose est beaucoup plus simple que l’évolution, mécanisme très complexe. Mais le rasoir d’Occam ne dit pas que plus une hypothèse est simpliste, mieux c’est. S’il disait ça, le rasoir d’Occam serait vraiment un triste rasoir pour un peuple borné. Le principe d’origine semble avoir été conçu dans le contexte d’une croyance en l’idée que la perfection est dans la simplicité même. Ceci semble être un biais métaphysique que nous partageons avec le Moyen-Age et la Grèce antique. Car comme eux, la plupart de nos conflits ne portent pas sur ce principe mais sur ce que nous considérons comme nécessaire. Pour le matérialiste, les dualistes accumulent les multiplicités inutilement. Pour le dualiste, postuler un esprit ainsi qu’un corps est nécessaire. Pour les athées, postuler un Dieu et un royaume surnaturel revient à postuler des multiplicités inutiles. Pour le théiste, postuler Dieu est nécessaire. Etc. Pour von Däniken, peut-être, les faits rendent la supposition d’extra-terrestres nécessaires. Pour les autres, ces extra-terrestres sont des multiplicités inutiles. Finalement, peut-être que le rasoir d’Occam ne fait que dire que pour les athées Dieu est inutile alors que ce n’est pas vrai pour les théistes. Dans ce cas, le principe n’est pas très utile. D’un autre côté, si le rasoir d’Occam signifie que, confronté à deux explications, l’une improbable et l’autre plausible une personne rationnelle devrait choisir la plausible, alors le principe semble inutile parce qu’évident. Mais si le principe est vraiment un principe minimaliste, il semble impliquer que plus on fait de réductionnisme, mieux c’est. Dans ce cas, le principe de parcimonie aurait du être appelé tronçonneuse d’Occam, parce que son utilisation principale paraît être de tailler dans l’ontologie.
Le Rasoir d’Occam
utilisations et abus |
Il y a quelque chose de très étrange dans le ciel qui bouge bizarrement et rapidement, mais qui pourtant n’émet aucun son du tout. Je n’ai jamais rien vu de tel, ce doit être un vaisseau spatial extraterrestre sans doute ? Plus tard, je me réveillai au milieu de la nuit, paralysé par la peur en ayant l’impression que quelque chose de très étrange était présent dans ma chambre. Cela semblait transparent et flotter sereinement au-dessus de moi. S’agissait-il d’un fantôme ?
Il est possible qu’à la fois un vaisseau extraterrestre et un fantôme puissent respectivement expliquer ces évènements étranges. Qui ne voudrait pas immédiatement accepter comme vraies ces espérances extraordinaires ? Etant donné nos obsessions culturelles vis-à-vis de ces phénomènes, il serait difficile de ne pas immédiatement penser à ces excitantes possibilités de réponses. Les personnes sceptiques savent bien que des explications ne sont pas nécessairement valides seulement à cause de leur nature séduisante et de la facilité avec laquelle elles viennent à l’esprit. Existe-t-il un outil, dans la boite sceptique, nous permettant d’évaluer de tels évènements de façon scientifique et sceptique ? Le rasoir d’Occam est justement cette puissante règle établie qui le permettra.
Le rasoir d’Occam n’est pas issu des dernières technologies de rasage. Il s’agit d’une méthode heuristique ou d’un principe rôdé utilisé pour guider les phases initiales dans la construction d’une théorie et dans la sélection des multiples choix de réponses. Aussi connu sous les noms de principes d’économie ou de parcimonie, il nous oblige à favoriser, parmi différentes théories ou plusieurs hypothèses équivalentes, celles qui ont le moins d’hypothèses injustifiées. Il ne s’agit pas d’une loi ou d’un principe scientifique et il ne peut justifier une position en soi, pourtant il peut être très utile pour ce qui est de décider quelles idées il faudrait étudier en premier lieu. L’analogie du rasoir se réfère au fait de « sabrer » ou de couper de la théorie les variables ou concepts superflus qui introduisent inutilement toutes sortes de complications.
Le rasoir d’Occam n’est peut-être pas une loi exaltante ni même une propriété scientifique ni un axiome, mais son utilité cachée par son statut modeste en fait plutôt un principe bien établi. C’est un outil indispensable pour construire des modèles justes de théories à partir de données connues. Il y a toujours un nombre infini d’hypothèses possibles pour expliquer un ensemble de données ou d’observations d’un phénomène. Pour prendre un exemple mathématique, deux points sur un graphique peuvent être décrits par une équation décrivant une ligne droite, ou par des équations compliquant excessivement les circuits des lignes, ou même par des équations pour chaque type de ligne possible entre les deux extrêmes. Toutes ces équations, et leurs lignes résultantes, peuvent être réalisées dans le but de passer par les deux points, tout en convenant à toutes les données valables. Le rasoir d’Occam recommanderait, quant à lui, la relation linéaire la plus simple d’une ligne droite comme étant le meilleur candidat jusqu’à ce qu’une preuve supplémentaire, comme un point hors de cette ligne, garantisse qu’une solution plus complexe convienne.
Inévitablement il y a des fois où l’explication la plus simple pour un ensemble d’observations donné a été prouvée comme étant fausse. Souvent, ceci est présenté comme une preuve comme quoi le rasoir d’Occam est intenable. Cet argument trompeur ignore la nature heuristique du rasoir qui ne prétend jamais déterminer le vrai du faux d’une hypothèse. Il identifie seulement celle qui, logiquement, devrait être considérée et évaluée en premier, sinon, le rasoir d’Occam serait bien plutôt appelé « loi d’Occam ».
La dérive des continents offre un exemple intéressant de théorie « victime » du rasoir d’Occam (et rejetée par les scientifiques) seulement pour se voir prouvée plusieurs années plus tard. Il a été reconnu il y a plusieurs siècles, par des marins et des cartographes, que l’Amérique du Sud et l’Afrique avaient des frontières et des côtes communes. Respectivement leurs côtes Ouest et Est semblent être telles qu’elles furent un jour imbriquées les unes dans les autres à la manière d’un énorme puzzle. D’autres preuves géologiques et fossiles suggèrent aussi que les continents ont bougé comme un radeau à la surface de la terre. Le météorologiste Alfred Wegener codifia cette idée dans un livre en 1915 « On the Origin of Continent and Oceans » (sur l’origine des continents et des océans). Il proposait que tous les continents étaient, par le passé, fusionnés en un méga continent qu’il appela le Pangée (grec pour « toute la terre »). La théorie selon laquelle des masses de terrain migrèrent sur la terre était pourtant presque unanimement tournée en dérision par les scientifiques.
Les preuves géologiques et fossiles étaient perçues comme non convaincantes étant donné qu’elles pouvaient être tout aussi bien expliquées par d’autres théories. La première débâcle de la théorie de Wegener était son hypothèse de l’existence de forces gargantuesques requises pour bouger les continents. Ses tentatives pour tenir compte de cet élément n’étaient pas persuasives pour la communauté scientifique et Wegener lui-même n’était pas convaincu. Un des exemples invoquait la gravité comme la force responsable de la dérive des continents. Les physiciens ridiculisèrent cette possibilité en montrant mathématiquement que les forces gravitationnelles étaient beaucoup trop faibles pour alimenter de telles errances des continents. Plusieurs années passèrent jusqu’à ce qu’un mécanisme plausible fut proposé cette fois-ci par un géologue écossais du nom de Arthur Holmes. Il proposa que la croûte terrestre était composée d’une mosaïque de plaques rigides et fracturées. En outre, il déclara que des courants de convection du manteau de la terre, alimentée par un dépérissement radioactif, bougeant ces plaques dans différentes directions à la surface de la terre. Ceci et d’autres propositions se développèrent dans la théorie d’Holmes nommée ensuite tectonique des plaques, qui dorénavant sert de base à notre compréhension moderne de la géologie et de l’évolution de la terre elle-même. Une entière acceptation pris plusieurs années, mais lorsque les preuves des plaques tectoniques devinrent incontestables, la dérive des continents eut finalement un mécanisme plausible pour son hypothèse dont l’acceptation fut pourtant retardée pendant des décennies.
Inversement, les premières théories du système solaire offrent une bonne illustration historique d’une application réussie du rasoir d’Occam en astronomie. Il est habituellement considéré comme absurde, et presque comique, que tant de gens pendant si longtemps aient accepté comme un fait le modèle géocentrique du système solaire dans lequel le soleil et les planètes orbitent autour d’une terre immobile. Le philosophe Ludwig Wittgenstein, lorsqu’il fut confronté à cette attitude, aurait commenté : « Oui, mais je me demande ce que cela aurait donné si le soleil tournait vraiment autour de la terre ». Le fait est que cela aurait exactement la même apparence pour nous. Les modèles géocentrique et héliocentrique font des prédictions identiques pour ce qui est des mouvements du soleil dans le ciel vus depuis le sol de la terre.
Le problème avec le géocentrisme d’Aristote ou de Ptolémée implique des observations plus subtiles et plus sophistiquées. Il y avait jusqu’alors plusieurs mystères inexpliqués comme la brillance des planètes, les bizarres retards dans le circuit de leurs orbites, les mouvements apparents journaliers et annuels des étoiles, y compris le soleil et le fait que Mars et Vénus ne s’éloignent jamais bien loin du soleil comparés aux autres planètes. Ptolémée était obligé de concevoir toute une horde de relations complexes dans le but de maintenir son modèle géocentrique, résultant en une théorie de la terre, centre de l’univers, très complexe, avec les planètes connectées à des sphères imaginaires, orbitant elles-mêmes autour de la terre ensemble avec leurs planètes respectives. Aristarque de Samos, et plus tard Copernic, épousaient plutôt un modèle héliocentrique plus simple, avec le soleil au centre et une terre et les autres planètes tournant autour. Ce point de vue rendait compte de tous les mouvements célestes mystérieux d’une façon beaucoup plus simple que le modèle ptoléméen. Cette théorie moins compliquée, mais avec une puissance d’explication supérieure, sera le précurseur de la révolution copernicienne qui précéda la vision astronomique moderne.
Une des applications du rasoir d’Occam présente un excellent exemple de son utilité, en plus de ses limites, avec celle de la prise de décision médicale. Les étudiants en médecine apprennent, au début de leur carrière, qu’il est préférable de proposer un seul diagnostic pour expliquer un ensemble de symptômes que présente le patient, plutôt que des diagnostics séparés pour chaque symptôme. De ce fait, un patient se présentant avec une migraine, le cou rigide, de la fièvre et fatigué, a plus probablement une méningite que simultanément une tumeur au cerveau, des vertèbres endommagées, la tuberculose et une porphyrie sérieuse. Il s’agit d’une utilisation très pratique du rasoir d’Occam.Cependant, les cliniciens plus expérimentés réalisent que les patients ont souvent plus d’une maladie. Avec le vieillissement, le nombre de conditions chroniques tend à augmenter et notre susceptibilité aux douleurs augmente. Au lieu de cela, une maladie nous prédispose souvent à d’autres maladies et désordres physiologiques. Par exemple, des patients atteints de diabète développent souvent des défaillances rénales, des maladies de coeur et des pathologies nerveuses. Des maladies peuvent survenir d’une cascade de causes et d’effets, comme un jeu de dominos. Le résultat final est que le rasoir d’Occam, bien que très utile au début, s’amoindrit ou disparaît totalement sous les complexités de la réalité.L’outil que constitue le rasoir d’Occam ne servira sans doute pas beaucoup pour ce qui est des nouvelles théories du système solaire ou de la médecine, mais il peut par contre se révéler être une aide indispensable pour ce qui est des problèmes ou des mystères plus quotidiens et plus terre-à-terre rencontrés dans notre vie de tous les jours. Les véritables croyants dans le paranormal tentent souvent d’expliquer l’inconnu en ayant recours à quelque-chose de plus inconnu encore. Par exemple, dans leur tentative d’expliquer un phénomène apparent de perception extra-sensorielle, ils conjurent des ondes cérébrales en tant que porteuses de l’information extrasensorielle.Un survivant d’une EMI (expérience de mort imminente ou NDE) attribuera l’évènement qu’il a vécu à une expérience dans l’au-delà pour expliquer la sensation de flottement, de passage dans un tunnel et de vision d’êtres chers déjà décédés. Souvent les visites extra-terrestres sont, sans qu’il en soit besoin, appelées à la rescousse pour expliquer les constructions ingénieuses d’anciennes civilisations comme les pyramides égyptiennes. Ces hypothèses extraordinaires ne sont tout simplement pas utiles parce que des explications plus simples et fiables existent pour tous ces exemples. Nous pourrions accepter ces idées fantastiques à la limite si aucune des explications plus simples n’était capable d’expliquer ces pseudo phénomènes. Les conjectures paranormales sont taillées sur mesure pour le rasoir d’Occam, qui tranche dans les hypothèses injustifiées avec les lames de la parcimonie et de l’économie.Une utilisation spécialement abusive et détournée du rasoir d’Occam est souvent faite par les créationnistes dans le but de soutenir leur déni pseudoscientifique de la théorie de l’évolution. Ils affirment parfois que le rasoir d’Occam vient confirmer le créationnisme contre l’évolution étant donné qu’un dieu créateur de tout est beaucoup plus simple que les mécanismes forts complexes nécessaires pour expliquer la sélection naturelle. Ce qu’ils oublient est que par « simple« , le rasoir d’Occam se réfère réellement à la théorie dans son ensemble, avec un nombre limité d’hypothèses nouvelles. Le fait que la vie sur terre soit le produit de l’évolution est confirmé par de multiples éléments indépendants de preuve. L’évolution peut être extrapolée du fonctionnement normal de la vie, sans avoir à introduire une nouvelle loi physique ni de nouvelles propriétés. En fait, c’est une explication unificatrice élégante pour un ensemble de phénomènes biologiques observables. Le créationnisme, cependant, nécessite l’introduction d’un créateur omnipotent, hypothèse on ne peut plus extraordinaire qui n’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, une partie connue du monde naturel; ils font entrer, pour tenter d’expliquer quelque-chose de difficilement compréhensible, voire d’inexplicable, une entité plus inexplicable encore qui finalement n’apporte rien au débat mais pose encore plus de questions et complexifie davantage la théorie.Créer une théorie pour expliquer un grand nombre de phénomènes disparates est effectivement une stratégie fréquemment rencontrée chez les excentriques et les croyants dans le paranormal, à tel point que cela a engendré sa propre dénomination : « les Théories du Tout« . De telles théories grandioses tentent d’expliquer le fonctionnement sous-jacent de l’univers lui-même.Ce qu’ils oublient de dire est que leur explication unique est complètement réfutée par la logique ou les preuves, ils ne font que remplacer plusieurs petites hypothèses par une seule grande. Cela revient à dire tout simplement : « C’est magique ». C’est une explication très simple et unificatrice pour tout et tout le monde. Le rasoir d’Occam ne confirme pas de telles théories à cause de la nécessité, ici aussi, d’introduire de nouvelles hypothèses majeures : la magie, des systèmes d’énergie vivants, une déité omnipotente, etc. Les suppositions paranormales douteuses sont aussi omniprésentes dans nos cultures qu’elles sont peu fiables. Ces exemples viennent de personnes habituées à court-circuiter rapidement les processus scientifiques et de la pensée critique dans le but de soutenir une croyance en une idée qu’ils affectionnent particulièrement, sur le fonctionnement du monde. Le rasoir d’Occam peut aider à créer une meilleure description de la réalité plus efficace et plus fructueuse, moins de temps perdu inutilement à pourchasser des idées bizarres en en éliminant d’abord et en ne gardant que celles méritant qu’on s’y intéresse le plus. Mais il ne peut pas être la réponse idéale et unique face à la complexité du monde physique.
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