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Après qu’un temps la grêle et le tonnerre – Louise Labé (1524-1566)

Après qu’un temps la grêle et le tonnerre

Après qu’un temps la grêle et le tonnerre
Ont le haut mont de Caucase battu,
Le beau jour vient, de lueur revêtu.
Quand Phébus a son cerne fait en terre,

Et l’Océan il regagne à grand’erre ;
Sa soeur se montre avec son chef pointu.
Quand quelque temps le Parthe a combattu,
Il prend la fuite et son arc il desserre.

Un temps t’ai vu et consolé plaintif,
Et défiant de mon feu peu hâtif ;
Mais maintenant que tu m’as embrasée,

Et suis au point auquel tu me voulais,
Tu as ta flamme en quelque eau arrosée,
Et es plus froid qu’être je ne soulais.

Louise Labé, Sonnets

Le conseil du Fakir – Charles-Marie Leconte De Lisle (1818-1894)

Le conseil du Fakir

I

Vingt Cipayes, la main sur leurs pommeaux fourbis 
Et le crâne rasé ceint du paliacate, 
Gardent le vieux Nabab et la Begum d’Arkate ; 
Autour danse un essaim léger de Lall-Bibis.

Le Mongol, roide et grave en ses riches habits, 
Égrène un chapelet fait d’ambre de Maskate ; 
La jeune femme est belle, et sa peau délicate 
Luit sous la mousseline où brûlent les rubis.

Devant eux, un Fakir demi-nu, maigre et sale, 
Mange en un plat de bois du riz de Mangalor, 
Assis sur les jarrets au milieu de la salle.

La fange de ses pieds souille la soie et l’or, 
Et, tandis que l’on danse, il gratte avec ses ongles 
Sa peau rude, en grondant comme un tigre des djungles.

II

- L’aile noire d’Yblis plane sur ton palais, 
Mohammed-Ali-Khan ! ta fortune est au faîte, 
Mais la suprême part que le destin t’a faite 
Va t’échoir, ô Nabab, sans beaucoup de délais.

Tes cimes les plus lourds, tes vices les plus laids, 
Hâtent l’heure sinistre et vont clore la fête.
Allah ! rien n’est profond, par l’Âne du Prophète ! 
Comme l’aveuglement sans borne où tu te plais.

Nabab ! ta barbe est grise et ta prudence est jeune, 
Et moi, j’ai reconnu la haine et son dessein 
Par l’oeil de la prière et l’oreille du jeûne.

Pourquoi réchauffes-tu le reptile en ton sein, 
Ô Mohammed ? Voici qu’il siffle et qu’il t’enlace, 
Et qu’il cherche à te mordre à la meilleure place ! - 

III

Mohammed-Ali-Khan fume, silencieux, 
Son hûka bigarré d’arabesques fleuries ; 
Mais redressant son front chargé de pierreries, 
La Begum, qui tressaille, ouvre tout grands ses yeux.

Le Fakir dit : – Allah ! le coeur capricieux 
Qu’enveloppe l’encens impur des flatteries 
S’endort au bercement des molles rêveries 
Et s’éveille, enflammé d’un songe ambitieux.

Il n’est pas bon d’errer des regards et de l’âme 
Hors le cercle rigide où vit l’honnêteté, 
Comme en sa gaîne sombre une éclatante lame.

Malheur à qui ne sait que l’amour, la beauté, 
La jeunesse qui rit avec sa bouche rose, 
Fleurissent pour l’Enfer quand le sang les arrose !

IV

- Bon Fakir, dit le vieux Mohammed, par Yblis ! 
Tes paroles sont d’or, autant que ton silence, 
Et tiennent de niveau les plats de la balance ; 
Mais le livre sans doute est fort noir où tu lis. -

Or la Begum, riant comme les bengalis, 
Et penchant vers l’époux son col plein d’indolence, 
Dit : – Le saint homme rêve ! – Et puis elle lui lance 
Une bourse du bout de ses beaux doigts polis.

Le filet, enrichi d’une opale de Perse,
Sur le pavé de marbre incrusté de métal 
Sonne et jette un flot d’or qui roule et se disperse.

- Voici le prix du sang au meurtrier fatal, 
Dit le Fakir ; maudit soit-il ! Nabab, le glaive 
Est hors la gaîne : agis avant qu’il ne se lève ! -

V

Il sort, et Mohammed regarde fixement 
Cette femme au front ceint de grâce et de noblesse, 
Si calme à son côté, si belle en sa faiblesse, 
Et dont l’oeil jeune et pur brille si doucement.

Il sourit sous le joug de cet être charmant, 
Vieux tigre résigné qu’un enfant mène en laisse, 
Et repousse bien loin le soupçon qui le blesse 
Quelle bouche dit vrai, si cette bouche ment ?

Ah ! s’il pouvait, au fond de ce coeur qu’il ignore, 
Lire ce qu’il désire et redoute à la fois, 
Ou le faire vibrer comme un métal sonore !

Mais il aime, et voici, tel qu’aux jours d’autrefois, 
Qu’il sent courir en lui, chauffant sa rude écorce, 
Le sang de sa jeunesse et le sang de sa force.

VI

La nuit monte et saisit dans ses filets en feu 
Les mers, les bois épais, les montagnes, les nues ; 
Des milliers de rumeurs du désert seul connues 
S’envolent puissamment de la terre au ciel bleu.

L’homme dort. Le sommeil est doux et coûte peu ; 
Les belles visions y sont les bienvenues, 
Dit le Sage, on y voit danser, vierges et nues, 
Les Hûris aux yeux noirs qui devancent tout voeu !

Donc, Mohammed repose au fond du palais sombre. 
La blafarde clarté d’une lampe d’argent 
Détache vaguement son front blême de l’ombre.

Le sang ne coule plus de sa gorge ; et, nageant, 
Au milieu d’une pourpre horrible et déjà froide, 
Le corps du vieux Nabab gît immobile et roide.

Une femme m’attend (poème érotique) – Walt Whitman (1819-1892)

Une femme m’attend

Une femme m’attend, elle contient tout, rien n’y manque;
Mais tout manquerait, si le sexe n’y était pas, et si pas
la sève de l’homme qu’il faut. Le sexe contient tout, corps, âmes,
Idées, preuves, puretés, délicatesses, fins, diffusions,
Chants, commandements, santé, orgueil, le mystère de la maternité,
le lait séminal, Tous espoirs, bienfaisances, dispensations,
toutes passions, amours, beautés, délices de la terre,
Tous gouvernements, juges, dieux, conducteurs de la terre,
C’est dans le sexe, comme autant de facultés du sexe, et toutes
ses raisons d’être.

Sans douté, l’homme, tel que je l’aime, sait et avoue les délices
de son sexe, Sans doute, la femme, telle que je l’aime, sait et
avoue les délices du sien.

Ainsi, je n’ai que faire des femmes insensibles,
Je veux aller avec celle qui m’attend, avec ces femmes qui ont le sang
chaud et peuvent me faire face, Je vois qu’elles me comprennent et
ne se détournent pas.

Je vois qu’elles sont dignes de moi. C’est de ces femmes que je veux
être le solide époux. Elles ne sont pas moins que moi, en rien;
Elles ont la face tannée par les soleils radieux et les vents qui passent,
Leur chair a la vieille souplesse divine, le bon vieux ressort divin;
Elles savent nager, ramer, monter à cheval, lutter, chasser, courir, frapper,
fuir et attaquer, résister, se défendre.

Elles sont extrêmes dans leur légitimité, – elles sont calmes, limpides,
en parfaite possession d’elles-mêmes. Je t’attire à moi, femme.

Je ne puis te laisser passer, je voudrais te faire un bien;
Je suis pour toi et tu es pour moi, non seulement pour l’amour de nous,
mais pour l’amour d’autres encore, En toi dorment de plus grands héros,
de plus grands bardes.
Et ils refusent d’être éveillés par un autre homme que moi.
C’est moi, femme, je vois mon chemin;
Je suis austère, âpre, immense, inébranlable, mais je t’aime;
Allons, je ne te blesse pas plus qu’il ne te faut,
Je verse l’essence qui engendrera des garçons et des filles dignes
de ces Etats-Unis; j’y vais d’un muscle rude et attentionné,
Et je m’enlace bien efficacement, et je n’écoute nulles supplications,
Et je ne puis me retirer avant d’avoir déposé ce qui s’est accumulé
si longuement en moi, A travers toi je lâche les fleuves endigués
de mon être, En toi je dépose un millier d’ans en avant,
Sur toi je greffe le plus cher de moi et de l’Amérique,
Les gouttes que je distille en toi grandiront en chaudes et puissantes
filles, en artistes de demain, musiciens, bardes; Les enfants que
j’engendre en toi engendreront à leur tour, Je demande que des hommes
parfaits, des femmes parfaites sortent de mes frais amoureux;
Je les attends, qu’ils s’accouplent un jour avec d’autres, comme
nous accouplons à cette heure, Je compte sur les fruits de leurs
arrosements jaillissants, comme je compte sur les fruits des
arrosements jaillissants que je donne en cette heure.
Et je surveillerai les moissons d’amour, naissance, vie, mort,
immortalité, que je sème en cette heure, si amoureusement.

Walt Whitman, Feuilles d’herbes (Traduction de Jules
Laforgue). Walt Whitman, né le 31 mai 1819 à Long Island et mort le 26 mars 1892 à Camden, est un poète et humaniste américain. Son chef-d’œuvre est sans conteste son recueil de poèmes Leaves of Grass(litt. Feuilles d’herbe).

 

 

L’épouseur de famille (poème érotique) – Théophile Gautier (1811-1872)

L’épouseur de famille

L’épouseur de famille
Fuit la fille
Qui n’a pour dot qu’un cu
Sans écu.
Aussi, quoique jolie,
Azélie
Se trouve vierge encor
Faute d’or.
Le désir la picote
Sous sa cotte,
Et souvent elle doit
Mettre un doigt
Qui longtemps y repose
Sur sa rose.
Le dard raide et fumant
D’un amant
Ferait mieux son affaire,
Mais que faire
Quand on est seule au lit
Et qu’on lit
Un roman érotique
Spermatique,
Qui fait rentrer le bras
Sous les draps ?
La main partout lutine,
Libertine,
Agace le bouton
Du téton
Qui, sentant la caresse
Se redresse,
Passe au ventre poli
Sans un pli,
Tâte les fesses, rondes
Mappemondes,
Entr’ouvre les poils longs,
Bruns ou blonds
Et glisse triomphante
Dans la fente
Où, sous le capuchon
Folichon,
Le clitoris s’abrite,
Rose ermite.
L’index frotte d’abord
Sur le bord
La coquille rosée
Arrosée
Du liquide élixir
Du désir ;
Cherche le point sensible
De la cible,
Et trouvant le ressort
Bandé fort,
Fait jaillir Aphrodite
Interdite
D’avoir joué ce tour
À l’amour.
D’autres fois, plus lubrique,
Elle applique
En long son traversin
Sur son sein ;
Dans ses cuisses l’enferme,
Fort et ferme,
L’étreint comme un amant
Puisamment,
Lève les reins et frotte
À sa motte
Le molasse phallus
Tant et plus.
Ce sac de plume d’oie
Qui se ploie,
Représente assez mal
L’idéal.
Pourtant la pose est digne
Du beau cygne
Qui, chez les Grecs, banda
Pour Léda.
Hélas ! Sur la mortelle
Aucune aile
Des cieux en frémissant
Ne descend.
Aucun dieu de l’Olympe
Ne la grimpe :
Les dieux, chauds autrefois,
Sont très froids.
La jouissance arrive,
Convulsive,
Tachant d’un jet subtil
Le courtil.
Dans la petite coupe
Une soupe,
Où manque le bouillon
De couillon,
Par Vénus attrapée
Est trempée ;
Et l’amour autre part
Met son dard !

Moralité

Ma fille, sois ardente,
Mais prudente,
Et sentant l’oreiller
Se plier
Tout au bas de ton ventre
Où rien n’entre
Ne va pas, pour jouir,
Enfouir
Dans ta fleur élargie
Ta bougie.
Bientôt le chandelier
Tout entier
Suivrait, sans la bobèche
Qui l’empêche.
Au fond du temple étroit
Que le doigt
Respecte la membrane
Diaphane,
Dont passera l’hymen
L’examen.

Théophile Gautier, Poésies libertines

Le Savon – Francis Ponge (1899-1988)

LE SAVON

 

 

Roanne, avril 1942.

 

Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile…
Plus il les rend complaisantes, souples,
liantes, ductiles, plus il bave, plus
sa rage devient volumineuse et nacrée…
Pierre magique !
Plus il forme avec l’air et l’eau
des grappes explosives de raisins
parfumés…
L’eau, l’air et le savon
se chevauchent, jouent
à saute-mouton, forment des
combinaisons moins chimiques que
physiques, gymnastiques, acrobatiques…
Rhétoriques ?

Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à la disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet même qui me convient.

 

*

 

Le savon a beaucoup à dire. Qu’il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n’existe plus.

 

*

 

Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature : elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d’oeil plutôt que d’être roulée par les eaux.
Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et l’y agacer avec la dose d’eau convenable, afin d’obtenir d’elle une réaction volumineuse et nacrée…
Qu’on l’y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.

 

*

 

Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature : elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d’oeil.
Elle fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler par les eaux.

 

*

 

Il n’est, dans la nature rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l’y maintenir en l’agaçant avec la dose d’eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.
Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.
Agglomérations.
Il gobe l’air, gobe l’eau tout autour de vos doigts.
Bien qu’il repose d’abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de l’eau, à abuser de l’eau dans ses moindres détails.
Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d’où nous sortons d’ailleurs les mains plus pures qu’avant le commencement de cet exercice.

 

*

 

Le savon est une sorte de pierre, mais pas naturelle : sensible, susceptible, compliquée.
Elle a une sorte de dignité particulière.
Loin de prendre plaisir (ou du moins de passer son temps) à se faire rouler par les forces de la nature, elle leur glisse entre les doigts ; y fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler unilatéralement par les eaux.

Extrait de « Le Savon » de Francis Ponge, copyright Editions Gallimard (collection L’Imaginaire), 1967


Il est si tard – Charles Guérin (1873-1907)

Il est si tard…

Il est si tard, il fait, cette nuit de novembre, 
Si triste dans mon coeur et si froid dans la chambre 
Où je marche d’un pas âpre, le front baissé, 
Arrêtant les sanglots sur mes lèvres, poussé 
Par les ressorts secrets et rudes de mon âme !

La maison dort d’un grand sommeil, l’âtre est sans flamme ;
Sur ma table une cire agonise. Et l’amour,
Qui m’avait, tendre espoir, caressé tout le jour, 
L’amour revient, armé de lanières cruelles, 
Lacérer l’insensé qu’il berçait dans ses ailes.

Ô poète ! peseur de mots, orfèvre vain, 
Ton vieil orgueil d’esprit succombe au mal divin ! 
Tu rejettes ton dur manteau de pierreries, 
Et déchirant ton sein de tes ongles, tu cries 
Ton immense fureur d’aimer et d’être aimé.

Et jusqu’à l’aube, auprès d’un flambeau consumé,
Et promenant ta main incertaine et glacée
A travers les outils qui servaient ta pensée,
Dans le silence noir et nu, pauvre homme amer,
Tu pleures sur ton coeur stérile et sur ta chair.

Charles Guérin, Le semeur de cendres

La vigne et la maison (3) – Alphonse de Lamartine (1790-1869)

La vigne et la maison (3)

Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride ? 
Que me ferait le ciel, si le ciel était vide ? 
Je ne vois en ces lieux que ceux qui n’y sont pas !
Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace ?
Des bonheurs disparus se rappeler la place,
C’est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas !

Le mur est gris, la tuile est rousse, 
L’hiver a rongé le ciment ; 
Des pierres disjointes la mousse
Verdit l’humide fondement ; 
Les gouttières, que rien n’essuie, 
Laissent, en rigoles de suie,
S’égoutter le ciel pluvieux, 
Traçant sur la vide demeure 
Ces noirs sillons par où l’on pleure,
Que les veuves ont sous les yeux ;

La porte où file l’araignée, 
Qui n’entend plus le doux accueil,
Reste immobile et dédaignée 
Et ne tourne plus sur son seuil ; 
Les volets que le moineau souille, 
Détachés de leurs gonds de rouille, 
Battent nuit et jour le granit ; 
Les vitraux brisés par les grêles 
Livrent aux vieilles hirondelles
Un libre passage à leur nid !

Leur gazouillement sur les dalles 
Couvertes de duvets flottants
Est la seule voix de ces salles
Pleines des silences du temps. 
De la solitaire demeure 
Une ombre lourde d’heure en heure
Se détache sur le gazon ;
Et cette ombre, couchée et morte,
Est la seule chose qui sorte 
Tout le jour de cette maison !

Alphonse de Lamartine, La vigne et la maison, 1857

 

L’eau des larmes – Francis Ponge (1899-1988)

L’eau des larmes.

     Pleurer ou voir pleurer gênent un peu pour voir : entre pleurer et voir s’insèrent trop de charmes… Mais de voir à pleurer il est trop de rapports, qu’entre pleurer et voir nous ne scrutions les larmes.

     (Il prend la tête de la femme dans ses mains.)

     Chère tête ! Au fond, que se passe-t-il ?

     Accolée au rocher crânien, la petite pieuvre la plus sympathique du monde y resterait coite, – faisant pour chaque battement de cils fonction strictement de burette -, si quelque accès soudain de houle sentimentale, un brusque saisissement parfois (regrettable ou béni) ne la pressait (plus fort) de s’exprimer (mieux).

     (Il se penche.)

     Cher visage ! Alors, qu’en résulte-t-il ?

     Une formule perle au coin nasal de l’œil. Tiède, salée… Claire, probante…

     (Elle sourit.)

     Ainsi parfois un visage s’illumine-t-il !

     Ainsi parfois peut-on cueillir de la tête de l’homme ce qui lui vient des réalités les plus profondes, – du milieu marin…

     D’ailleurs la cervelle sent le poisson ! Contient pas mal de phosphore…

     (Elle se remet à pleurer.)

     Ah ! De voir à savoir s’il est quelque rapport, de savoir à pleurer faut-il qu’il en soit d’autres !

     Pleurer ou voir pleurer gênent un peu pour voir… Mais j’y songe…

     (Il cueille une larme au bord des cils.)

     De l’œil à la vitre du microscope, n’est-ce pas, à l’inverse, une larme qui convient ?

     « Ô perles d’Amphitrite ! EXPRESSIONS RÉUSSIES !

     « Entre l’eau des larmes et l’eau de mer il ne doit y avoir que peu de différence, si, – dans cette différence, tout l’homme peut-être…»

     Camarades des laboratoires, prière de vérifier.

     Francis Ponge, Pièces, 1944

 

Dissuasion – Anna de Noailles (1876-1933)

Dissuasion

Fermez discrètement les vitres sur la rue 
Et laissez retomber les rideaux alentour, 
Pour que le grondement de la ville bourrue 
Ne vienne pas heurter notre fragile amour.

Notre tendresse n’est ni vive ni fatale, 
Nous aurions très bien pu ne nous choisir jamais ; 
Je vous ai plu par l’art de ma douceur égale, 
Et c’est votre tristesse amère que j’aimais.

La peine de nos coeurs est trop pareille, et telle 
Que nous nous mêlerions sans nous renouveler :
Évitons le mensonge et la brève étincelle 
D’un désir qui nous luit sans pouvoir nous brûler.

La vie a mal gardé ce que nous lui donnâmes, 
Rien du confus passé ne peut se ressaisir ; 
Nous aurions tous les deux trop pitié de nos âmes, 
Après l’oubli léger et fuyant du plaisir :

Car nous entendrions sangloter notre enfance 
Pleine de maux secrets, toujours inapaisés, 
Que ne rachète pas, dans sa munificence, 
La réparation tardive des baisers...

Le Platane – Francis Ponge (1899-1988)

     Le Platane

     Tu borderas toujours notre avenue française pour ta simple membrure et ce tronc clair, qui se départit sèchement de la platitudes des écorces, 

     Pour la trémulation virile de tes feuilles en haute lutte au ciel à mains plates plus larges d’autant que tu fus tronqué, 

     Pour ces pompons aussi, ô de très vieille race, que tu prépares à bout de branches pour le rapt du vent,

     Tels qu’ils peuvent tomber sur la route poudreuse ou les tuiles d’une maison…  Tranquille à ton devoir tu ne t’en émeus point :

     Tu ne peux les guider mais en émets assez pour qu’un seul succédant vaille au fier Languedoc

     À perpétuité l’ombrage du platane.

 

     Francis Ponge, Pièces, 1942